29 octobre 2008

L'Abatis

Félix-Antoine Savard, L’Abatis, Montréal, Fides, 1943, 209 pages. (Dessins de André Morency)

Félix-Antoine Savard définit, dans la première phrase de l’introduction, l’événement qui a donné lieu à L’Abatis : « Ce livre alterné de souvenirs et de poèmes se réfère, pour une grande part, à mes expériences de missionnaire en Abitibi. » Il nous rappelle que la situation économique, en 1934, suite à la crise économique, était difficile pour les ouvriers en chômage et que l’Église fut chargée d’orchestrer « la croisade du retour à la terre ». Pour sa part, entre 1936 et 1938, il a recruté dans Charlevoix et accompagné en Abitibi plusieurs colons. Bien entendu, l’entreprise fut difficile pour plusieurs d’entre eux : paysans habitués à leurs montagnes, insulaires de l’Isle-aux-Coudres, gens de la mer, ils ne retrouvaient pas leurs repères dans ce plat pays. C’est donc en partie ce que raconte Savard dans ce livre. Bien entendu, l’auteur, porté sur l’épopée, essaie de nous faire voir que chaque entreprise privée contribue à un projet plus global, celui du peuple canadien-français qui doit assurer sa survivance en terre d’Amérique.

Ce début pourrait laisser penser que Savard fait œuvre d’historien : au début, le livre ressemble un peu à cela. Plus loin, c’est autre chose. Savard nous présente plusieurs courtes séquences qui mettent en scène des paysans. Rien de suivi, pourtant. Le tout est entrecoupé de descriptions poétiques de la grande nature sauvage, souvent sans lien direct avec ce qu’on est en train de nous raconter, par exemple un chapitre est consacré aux oies blanches. Et le livre finit par perdre pour ainsi dire son sujet de vue. Les derniers chapitres intitulés « La Toussaint », « Ah! Que l’hiver est long », « La poudrerie », etc. n’ont plus rien à voir avec son projet de départ qui consistait à décrire la vie des nouveaux colons défricheurs en Abitibi. Vous l’aurez compris, je déplore que ce livre soit un fourre-tout. Toujours en introduction, Savard avoue qu’on lui a forcé la main pour l’amener à écrire ce livre et cela parait dans le résultat final.

Cela ne veut pas dire que le livre soit sans intérêt. On regrette même que l’auteur ne soit pas allé au bout de son projet : il aurait pu suivre une famille, de son départ de Charlevoix jusqu’aux premières années de son installation en Abitibi. Cela fut fait en partie par une Française, qui ne cède en rien à Savard quand vient le temps de décrire la nature et qui a mieux réussi à cerner l’aventure abitibienne : je pense, bien sûr à Marie Le Franc dans La Rivière solitaire. Enfin, il y a une certaine sagesse dans les propos de Savard, sagesse d’une certaine époque, qui, lorsqu’elle ne prend pas l’allure d’un prône, est encore recevable. Et je cite au hasard deux passages : « Ce qui importe, avant tout, c’est de ramener l’homme vers son intérieur. Tout ce qui ne place point l’âme dans le centre des choses humaines est anarchique et machine à détruire. » ; « Ce soir, cependant qu’ils [les paysans] arrivent, et que les tentes se remplissent de l’odeur forte de la sueur humaine, je regarde mes mains blanches et les leurs, les boueuses, les caleuses, les brisées, et je me dis que c’est par elles que le pain, le feu m’arrivent, et que je ne vivrais pas sans cette crasse. »

Extrait
J'assiste au commencement d'une société. Nous avons concédé cent acres de terre à chacun de nos colons. J'aime ce matin économique et social, ce jubilé, ce partage. Je suis le rare témoin de cette égalité si chère à tant de philosophes.
Il n'est pas jusqu'au père Raymond, l'indolent aux petits yeux, que nous n'ayons élevé à la dignité de propriétaire... Mais nous verrons dans l'avenir. Dès maintenant je ne doute pas qu'il n'y ait bientôt ici des esclaves. Déjà, les brocanteurs sont à l'œuvre. Les mous et les paresseux se plaignent. J'ai dû, pour régler une chicane, tirer une ligne de bornage, montrer l'étoile, délimiter sur le seul point immuable du ciel. Mais les passions ne se laissent pas enclore par la géométrie.
Maltais occupait un lot brûlé ; il n'avait pas de matériaux pour sa maison. Il a obtenu de bûcher dans le bois d'un autre « juste de quoi se bâtir ». Maltais a été surpris en délit d'abus. Il venait d'abattre les plus belles épinettes de son voisin. Et tout a fini par des injures.
Que les utopistes aillent voir, demain, l'issue de cette lutte qui s'engage déjà entre les lignes droites et les tortueuses de l'avarice et de l'ambition.

Un inconnu m'est arrivé, il y a quelques jours. Nous l'avons mis à couper le bois des ponts. C'est un vaillant ; mais il est sombre et taciturne. Il couche près de la porte de la tente ; et, le soir, il s'assied à l'écart pour fumer. Il a la tête embroussaillée. On le dirait sorti tout vivant de la nuit. Les gens l'ont surnommé l'Ours.
Je me suis rendu hier où il abattait : « Allume ! lui ai-je dit. Trouves-tu cela de ton goût, la colonisation... ? » L'homme s'est mis à ébrancher distraitement, à regarder tout autour, puis, brusquement : « C'est pas pour moé, m'a-t-il répondu, que je suis venu icitte, c'est pour mes enfants... » (P. 48-49)

Félix-Antoine Savard sur Laurentiana
Menaud maître-draveur

28 octobre 2008

Menaud maître-draveur (suite)

Dans ma présentation de Menaud maître-draveur, j’ai mentionné que le roman avait reçu plusieurs versions. J’ai jeté un coup d’œil sur l’édition de 1944. Effectivement le style s’est dépouillé, pour ne pas dire asséché. Voici la nouvelle version de l'extrait que j'ai présenté :

Une clameur s'éleva !
Tous les hommes et toutes les gaffes se figèrent, immobiles.
Joson n'avait pu sauter à temps; il était emporté sur la queue de l'embâcle !
Menaud se leva. Devant lui hurla soudain la rivière en bête qui veut tuer.
L'enfant s'agriffait, plongeait, remontait dans le culbutis des bil­les.
Puis, il disparut dans les gueules de l'eau.
Menaud fit quelques pas en arrière; et, comme un bœuf qu'on assomme, s'écroula, le visage dans le noir des mousses.
Alexis, lui, s'était précipité dans le remous.
Il se mit à tâtonner à travers les longues écorces, à battre de ses bras fraternels vers des formes étranges qui semblaient des signes de Joson.
Et quand l'eau lui gelait le cœur, il remontait respirer, puis, replongeait encore dans la fosse parmi les linceuls de l'ombre.
Non ! personne autre que lui n'aurait fait cela; car, c'était terrible ! terrible !
Mais, d'épuisement, il dut bientôt saisir la gaffe qu'on lui tendait. Les yeux fous, les lèvres blanches, les bras vides, il courut vers les tentes et se roula dans son chagrin
Alors, arriva Menaud, pareil à un homme ivre. Les bras tendus, il s'appuyait aux arbres, il levait haut les pieds comme ceux qui tombent de la clarté dans les ténèbres.
Il regarda les mailles du courant, prit une gaffe, fit ancrer sa barque au bord du remous, et se mit à sonder, manœuvrant le crochet de fer avec tendresse. (Edition de 1944)

J’ai aussi lu le même extrait dans l’édition de 1964. Il ressemble étrangement à celui de 1937.

24 octobre 2008

Menaud maitre-draveur

Félix-Antoine Savard, Menaud maître-draveur, Québec, Garneau, 1937, 265 pages.

Menaud, veuf depuis peu, vit dans le rang de Mainsal avec son fils Joson et sa fille Marie. Il cultive la terre, mais il est d’abord un coureur des bois. Le printemps étant venu, il monte dans le Nord avec son fils Joson pour draver sur la rivière La Noire. Même s’il est maître-draveur, il est loin d’en tirer orgueil : il se considère comme le valet des grandes entreprises étrangères, ce que son cœur patriotique abhorre. Quand un embâcle se crée en haut d’un rapide, les hommes montrent un grand courage et beaucoup d’habileté. Malheureusement, quand l’embâcle cède, Joson est englouti par la rivière sous les yeux de son père impuissant. En vain, son ami le Lucon va plonger et plonger encore pour le sauver. Le vieux Menaud va exiger qu’on le laisse seul : il va sonder la rivière délicatement et retrouver le corps de son fils.

La tristesse s’est installée dans la demeure de Menaud. Le vieux vit en solitaire sa détresse. Sa fille Marie est dévastée. Quelque temps plus tard, la douleur de Menaud est accentuée quand il apprend que sa Marie s’est amourachée du Délié, un personnage qui s’est acoquiné avec les Étrangers qui ont pris possession de l’arrière-pays. Ce traître ose même dire que les paysans n’auront plus accès libre à leur territoire de trappe. Il n’en faut pas plus pour que Menaud se révolte. Avec le Lucon, il parcourt la campagne essayant de semer la révolte chez les paysans. Ils n’obtiennent aucun succès. Entre-temps, sa fille Marie, qui a compris le rôle du Délié, s'est éloignée de lui et rapprochée du Lucon.

Faisant fi des menaces du Délié, Menaud et le Lucon montent à leur territoire de chasse. Menaud, toujours affecté par la mort de son fils, sombre peu à peu dans un délire. Un jour il part en pleine tempête plus au Nord, soi-disant sur la route des anciens trappeurs. Le Lucon le retrouve à moitié mort et réussit à le ramener. Il a perdu la raison. Le roman se termine sur une note d’espoir : le Lucon et Marie comprennent qu’ils doivent continuer ce combat.

Tout le roman est construit sur la reprise d’un célèbre passage de Maria Chapdelaine, surnommé par Menaud le « grand livre ». Ce passage, cité en épigraphe, commence ainsi : « Nous sommes venus il y a trois cents ans et nous sommes restés... » L’idée fondamentale du roman de Savard, c’est que l’héritage est en train de se perdre, que des étrangers s’en sont emparés.

Ces dernières années, j’ai lu à quelques reprises des critiques qui remettaient en question la place que l’histoire littéraire accordait au roman. Je pense que le discours patriotique de Savard, non sans raison, froisse les oreilles postmodernes des « révisionnistes ». Bien sûr, si on lit vite, on peut voir dans le roman une charge contre les étrangers, une certaine xénophobie, un nationalisme exclusif et fermé sur le monde. Savard reprend plusieurs fois la phrase de Hémon : « Autour de nous des étrangers sont venus qu’il nous plait d’appeler des barbares... ». Mais si on lit attentivement, on se rend compte que ce n’est pas leur qualité d’étranger qui dérange, ce n’est probablement pas leur présence au « pays de Québec » qui pose problème, mais le fait qu’ils se sont emparés des richesses du pays, qu’ils ont fait des Canadiens français des portefaix, étrangers dans leur propre pays. Et ceci, que cela plaise ou non, est une vérité historique. On est en 1937 et non en 2008! Par ailleurs, l’histoire des petits peuples dépossédés par les « plus grands » fait partie de l’histoire universelle. Bien des peuples africains pourraient encore reprendre les paroles de Menaud. On ne peut quand même pas balayer sous le tapis toutes les réalités historiques dérangeantes sous prétexte qu’il faut maintenir la concorde entre les peuples. Va pour la concorde, mais va aussi pour la vérité!

J’ai lu la première version du roman. Celle-ci a été modifiée cinq fois par Savard (en 1938, 1944, 1960, 1964 et 1967), dans le sens d’une atténuation du langage métaphorique. Il est presque banal de dire que la langue est le véritable héros du récit. Il y a dans ce roman une telle fête du langage que le récit parfois s’empêtre, surnage. Savard insère beaucoup d’archaïsmes, de régionalismes, il casse le rythme des phases, il métaphorise à outrance, il invente des mots, il en écrit d’autres selon la prononciation paysanne. Ce n’est pas tant les gestes posés par le personnage que la langue elle-même qui confère à Menaud un statut de héros patriotique qui peut déranger.

Le récit demeure touchant, même après plus d’une lecture. Menaud est un vieux « bougonneux » plein de colère, de frustration. Encore une fois c’est par le style que Savard donne à ce personnage une « hauteur » qui le rend attachant. Le combat du vieux loup solitaire, qui accepte de s’immoler pour sauver son peuple (un Christ immolé), dépasse l’aventure individuelle, comme son ami Josime l’a bien vu : « C’est pas une folie comme une autre! Ça me dit, à moi, que c’est un avertissement.» Bien sûr, c’est un « héros pauvre », un perdant, mais au moins un perdant magnifique, en cela différent des François Paradis, Séraphin Poudrier et Euchariste Moisan.

L’attitude de Menaud est quand même ambiguë : il a accepté de travailler pour des compagnies étrangères, de conduire les draveurs dans leur métier dangereux. Il a même entraîné son fils dans ce périple dangereux. Étonnant tout de même qu’il ne s’en prenne pas aussi à lui-même.

La célébration de la nature et, pourquoi pas, l’admiration pour nos ancêtres coureurs des bois qui ont traversé de part en part ce continent contribuent aussi à l’émotion qu’on peut ressentir face à cet univers, peu réaliste tout compte fait.

Menaud n’est pas un roman du terroir classique. Ce n’est pas le terrien, mais le coureur des bois, l’aventurier qui emporte la sympathie de l’auteur : « Ce que Marie lui avait proposé, c'était la petite vie, étroite, resserrée, pareille à la vie des ours en hiver. Ils dorment, se lèchent la patte dans leurs trous. Comme si l'on pouvait ainsi passer son règne, replié sur soi-même, et se laisser dépouiller sans se défendre. Non ! tel n'était pas le dessein de ses pères. » On remarque aussi qu’il s’agit moins de transmettre un héritage matériel (le bien paternel) que le sentiment d’appartenance, pour ne pas dire l’amour du pays. Ceci ne veut pas dire pour autant que les terriens, représentés par Josime et les femmes, sont dévalorisés.


Extrait
Une clameur s'éleva !
Tous les hommes et toutes les gaffes se figèrent, immobiles... Ainsi les longues quenouilles sèches avant les frissons glacés de l'automne.
Joson, sur la queue de l'embâcle, était emporté, là-bas...
Il n'avait pu sauter à temps.
Menaud se leva. Devant lui, hurlait la rivière en bête qui veut tuer.
Mais il ne put qu'étreindre du regard l'enfant qui s'en allait, contre lequel tout se dressait haineusement, comme des loups quand ils cernent le chevreuil enneigé.
Cela s'agriffait, plongeait, remontait dans le culbutis meurtrier...
Puis tout disparut dans les gueules du torrent engloutisseur.
Menaud fit quelques pas en arrière; et, comme un bœuf qu'on assomme, s'écroula, le visage dans le noir des mousses froides.
Alexis, lui, n'avait écouté que son cœur. Il s'était précipité dans le remous au bord duquel avait calé Joson.
Et là, il se mit à tâtonner à travers les longues écorces qui tournaient comme des varechs, à lutter de désespoir contre les tourbillons de l'eau, à battre de ses bras fraternels, à l'aveuglette, vers des formes qui semblaient des signes de forme humaine.
Et quand le remous lui serrait à mourir le cœur dans l’étau de glace, il remontait respirer, crachait l’eau, puis replongeait encore, acharné, dans la fosse sépulcrale, presque fermée par les linceuls de l'ombre.
Et les autres, muets, avaient leurs regards piqués sur l’eau noire, entree les écumes qui tressaient déjà des couronnes funèbres.
Non, personne autre que lui n'aurait fait cela; car, c'était terrible ! terrible !
A la fin, d'épuisement, il saisit la gaffe qu'on lui tendait, remonta de peine en se traînant sur les genoux, se dressa dans le ruissellement de ses loques, anéanti, les yeux fous, les lèvres blanches, les bras vides...
A peine murmura-t-il quelque chose que l'on ne comprit pas; puis il prit sa course vers les tentes, et se roula dans le suaire glacé de son chagrin.
Alors, semblable à un homme ivre, levant haut les pieds comme ceux qui tombent de la clarté dans les ténèbres, arriva Menaud, ses paupières basses sur la vision de l'enfant disparu.
Et les hommes s'écartèrent devant cette ruine humaine qui descendait en se cognant aux bords du sentier.
II demanda: « L'avez-vous ? »; se fit indiquer l’endroit de plonge, regarda les mailles du courant et dit:
« II est là ! »
Il prit sa gaffe, fit immobiliser une barque en bordure du remous, et se mit à sonder, manœuvrant le crochet avec d'infinies tendresses. (p. 82-84)


Voir l’étude publiée dans Le Comptoir littéraire
Voir aussi La Littérature du terroir au Québec

Félix-Antoine Savard sur Laurentiana
Menaud maître-draveur

19 octobre 2008

En égrenant le chapelet des jours

Rosaire Dion, En égrenant le chapelet des jours, Les éditions du Mercure, Montréal-New York, 1928, 163 pages. (Préface d’Henri D’Arles)

Rosaire Dion (né à Nashua au New Hampshire le 26 novembre 1900) a requis d'Henri D’Arles, un Franco-américain tout comme lui, une préface. On pourrait se demander s’il a eu raison, car ce dernier ne le ménage pas. Il emploie les expressions « musique primitive » et « enfance de l’art » pour caractériser la poésie du jeune auteur qui réclame son parrainage. Disons-le d’emblée, le « chapelet » de Dion n’a rien de transcendant et n’est guère joyeux. Dion explore des thèmes universels (la religion, la douleur, l’amour, la tristesse...), se rapproche des Romantiques et occasionnellement des Parnassiens. Le recueil compte six parties.

Hommages
Après avoir salué les État-Unis, le Canada et la France, ses trois patries, l’auteur rend hommage à quelques défenseurs des droits des Franco-américains, à des figures légendaires comme Dollard, à des artistes comme Lozeau et Nelligan. Le tout est lourdement enveloppé de patriotisme et aspergé de foi chrétienne.

Les grains d’or
Le poète veut saluer la beauté, celles de la nature, de l’art et de l’amour. On trouve aussi certains poèmes plus personnels. La lutte entre la chair et l’esprit est décrite dans plusieurs poèmes : « Pourquoi me dédaigner, insensé, mortel fou! / Je suis la Volupté! Viens goûter mes caresses. / Je te prodiguerai le Nirvana d’ivresses / Dans les entrelacements de mes bras à ton cou. » Le poème suivant, pourtant, s’intitule « L’Esprit » et commence ainsi : « Paix! Satanique voix de la chair en délire! »

Les grains d’argile
Cette partie est beaucoup plus sombre. L’Impuissance, la fuite du temps, la beauté fugace sont les principaux motifs. Le tout est marqué d’une certaine douleur, que le poète combat, auquel il oppose un fuyant espoir, le souvenir et le rêve, comme s’il n’avait pas le droit de vivre son désespoir. « Taisez-vous les Douleurs, et calmez-vous les Peines ! / Endormez-vous Soucis, ne pleurez plus mon cœur ! / Car si le jour fut long, les ombres sont sereines, / Et déjà les espoirs vont surgissant en chœur. / C'est l'heure des repos dont la nuit bleue est pleine. »

Les grains d’agate
On trouve de tout. Certains poèmes explorent des sentiments (la peur, la satiété), d’autres philosophent et beaucoup ne sont que de petits tableaux un peu tristes, parfois verlainiens, de la nature. « Mon âme, écoute, / Tomber du ciel, / Ce flot de gouttes, / Torrentiel, / Que vent essuie, / La triste pluie! »

Les grains de colophane
Dion commence par deux courtes histoires versifiées. À titre d’exemple, dans la première, il raconte le jour de l’An de deux Vieux qui espèrent le retour de leur fils parti à l’aventure. Un fantôme vient frapper à leur porte et ils sont sûrs que c’est celui de leur enfant, mort. Pour ce qui est du reste, l’essentiel baigne dans la religion.

La multiple croix
La douleur est le thème central de cette partie; elle est envisagée sous différents angles, religieux, social, personnel. On pourrait résumer ainsi : le bonheur n’est pas de ce monde; ou encore : toute vie est un chemin parsemé de douleurs, le ciel est l’unique espoir (voir l’extrait).

Il semblerait que ses recueils suivants, dont Les Oasis (1930), soient de beaucoup supérieurs. Rosaire Dion-Lévesque était l’époux de la poète Alice Lemieux-Lévesque. **

LA VOIE TORTUEUSE
La route qui serpente et qui va cahoteuse,
Labyrinthant toujours sa course sinueuse,
Qui s'engouffre soudain dans le roc escarpé
Puis reparaît riante en un val de clarté,
Qui là-bas va longer cet âpre précipice
Puis préfère au vertige un chemin plus propice,
Et court dans la savane en ruban onduleux
Atténuant son cours dans un sol rocailleux,
Vagabonde gaiement dans l'immense clairière
Qu'inondent les frais flots ruisselants de lumière,
Puis fleure le bosquet, se mire dans les eaux
Sereines, de cristal, d'un limpide ruisseau,
Qui s'assombrit encore en l'épaisse ramée
Pour surgir plus loin dans la distance embrumée,
Ce chemin meurt là-bas au loin mystérieux,
Tel hécatombe triste ou zénith glorieux.
Cette incertaine voie, est de nos jours l'image.

L'on part l'œil fasciné par un lointain mirage.
Puis le pied se heurtant au roc de la Douleur,
La Foi tôt s'atténue en son joug de malheur.
Alors que chancelant sur le gouffre du doute
Dont le dédale noir jette l'âme en déroute,
L'Amour nous apparaît à un détour soudain,
Nous leurrant aussitôt en nous tendant la main.
Puis nous foulons un temps une route moelleuse
Et le cœur qui renaît rend l'âme moins frileuse.
Ainsi nous allons tous, doutant et espérant,
Allègres pèlerins ou bien sombres errants,
Jusqu'au jour où pour nous le Grand Sommeil s'annonce
Quand nous irons quérir la troublante réponse
A la vie éphémère et ses combats spécieux,
A la terre lançant l'irrévocable adieu. (P. 158-159)

15 octobre 2008

Chambre à louer

Gustave Proulx, Chambre à louer, Québec, Institut littéraire de Québec, 1951, 199 pages.

Il n’y a pas d’intrigue suivie dans ce roman. Proulx met en scène une famille ouvrière, la famille Lirette, et nous raconte un peu l’histoire de chacun des membres de cette famille. Le roman s’inscrit dans la lignée du roman urbain (le réalisme social), dont les têtes de pont furent Roger Lemelin et Gabrielle Roy.

Le père est laitier. Il est complètement écrasé par sa femme Malvina, qui occupe toute la place, qui dirige la famille avec une poigne de fer. Elle recueille l’argent de tout le monde et le redistribue comme bon lui semble. Elle-même, elle ne manque jamais un bingo, espérant meubler ainsi sa cuisine. Elle protège son chouchou, son fils Méo. Lui, il est allé à la guerre. On ne sait pas quelle fut sa véritable participation. Depuis son retour, il refuse de travailler, donc ne contribue pas au pécule familial. Il se consacre à l’haltérophilie. Il a une petite amie qu’il rencontre de temps à autre. Il se paie une bataille de rue à l’occasion, question de montrer sa force. Il mourra bêtement, à la fin du récit, noyé à l’Anse-au-Foulon. Sa sœur Victoire, déjà 30 ans, mène une vie triste et sans intérêt. Pour gagner sa vie, elle lave la vaisselle dans un restaurant chinois sur la Place d’Youville. Elle est malheureuse parce que les hommes ne s’intéressent pas à elle. Un jour, elle rencontre un marin français et se donne à lui, façon de défier toutes ces gens qui ne la voient même plus, tant sa vie est terne. Elle éprouve beaucoup de culpabilité, va consulter un Franciscain qui l’encourage. À la fin du roman, elle déménage à Montréal. Enfin, le plus jeune, Henri, 15 ans, ne va plus à l’école. Il vend des journaux pour gagner sa pitance. Un jour, il fait une rencontre, l’abbé Georges Philipon, qui va changer sa vie. Ce prêtre, le fondateur de Saint-Jean-Bosco, va l’associer à son œuvre. Le jeune Henri finira par entrer chez les frères. Pourquoi le titre? La famille, pour boucler son budget, loue une chambre.

La ville de Québec est très présente dans ce roman. La famille Lirette habite le vieux Québec sur la rue Sainte-Famille. Les personnages fréquentent Place d’Youville, la rue Saint-Paul, les plaines d’Abraham, et se déplacent en tramway... L’auteur décrit aussi certains événements assez pittoresques : la parade des étudiants, un spectacle au Palais Montcalm mettant en vedette Alys Robi, une soirée dans un tripot de la rue Saint-Paul. Ce n’est pas mal écrit, ce n’est pas mal fait, mais ça manque de piquant. Il faudrait des personnages plus relevés, une intrigue suivie, une histoire pour tout dire.

Gustave Proulx est le père de Monique Proulx.

Extrait

A la suite d'une partie de la rue Saint-Jean, le Carré d'Youville présente un aspect agréable à voir. C'est une vision d'étendue pour les yeux. Les édifices se dégagent tout autour. On semble y mieux respirer. A gauche, par-dessus la tête des arbres qui courent le long des talus de gazon et se massent en profondeur pour former un sous-bois charmant, la tour du Parlement avance dans le ciel sa couronne impériale.
Le Palais Montcalm figure comme l'attrait principal du tableau, malgré la sobriété de son architecture qui rappelle quelque peu une synagogue juive. Construit pour rapporter de l'argent, il s'est avéré un bon placement pour la ville de Québec. Des artistes, des musiciens, des troupes de vaudeville, des magiciens, des vedettes exténuées d'Hollywood ont paru tour à tour dans son enceinte.
Nos talents y ont remporté des succès. On se souvient du Cow-Boy solitaire qui animait ses vocalises de sa guitare mélancolique. Après la soirée, les spectateurs se surprenaient à essayer une tyrolienne à la mode, dans un exercice de la langue pour le moins méritoire.
Il y eut, aussi, les fameuses matinées du dimanche, au temps de la guerre. Les jeunes gens dédaignaient l'appel aux armes. On eut recours aux concerts de recrutement, en s'imaginant que la musique martiale et les airs patriotiques inspireraient un esprit guerrier aux Québécois, pas militaristes pour un sou. Le dieu des batailles s'en mêla si bien, qu'il fît tomber une étoile dans le Palais Montcalm: nous eûmes le soldat Lebrun. L'apparition de ce jeune conscrit suscita de l'engouement, provoqua du délire. Sa stature, certes, n'était pas une invite à la guerre, mais il chantait tant de belles chansons! Grand-maman! Oh! oui, grand-maman, vous avez dû passer par là! En pâmoison devant la voix généreusement amplifiée par le micro, les jeunes filles devenaient amoureuses du chanteur qui profitait de sa renommée pour éditer ses mélodies à un fort tirage.
Ce soir, les Québécois avaient rempli le théâtre municipal pour entendre Alys Robi. Les collets haut montés étaient rares. C'était fête populaire.
Ferdinand et Victoire occupaient des places à la dernière rangée du parterre. Ils bénéficiaient ainsi d'une vue superbe d'ensemble qui vaut à elle seule tout un spectacle. Victoire n'en croyait pas ses yeux. Elle se réjouissait à l'extrême de se trouver parmi tout ce monde joyeux qui jasait et gesticulait sans contrainte. Elle regardait de tous les côtés, se penchant en avant, cherchant une connaissance qui la remarquerait.
Le sexe faible était en majorité. Les messieurs avaient pris leurs sièges tout près de la scène, histoire de mieux contempler la chanteuse. De temps en temps, un individu se levait, toisait l'assistance d'un regard polisson, puis envoyait la main à des amis. (p. 101-103
)

8 octobre 2008

Une fille est venue

Émile Gagnon, Une fille est venue, Québec, Éditions Quartier latin, 1952, 231 pages.

1re partie : 1928-1931
Nous sommes au Bic, tout près de Rimouski. Les Dupont cultivent une terre depuis maintenant quatre générations. Marcel a un fils, Georges, qui se prépare à prendre la relève. Mais ce Georges voudrait bien vivre d’autres expériences. Il va passer un hiver dans les chantiers de la Côte-Nord, et il en revient en partie changé, buvant et jurant au grand désespoir de ses parents. Durant ses vacances, il s’acoquine avec Pierre Dubuc, un ancien résident du Bic en vacances, qui vit maintenant à Québec et qui vante les vertus de la ville à son copain, tout en dénigrant le travail sur une terre. Georges l’écoute et en vient à partager son point de vue. En pleine nuit, il décide de fuir. Son père et sa mère se retrouvent seuls sur la ferme, avec deux filles dont Marie-Rose, la plus jeune. Marcel tient mal le coup : malade, il essaie tant bien que mal d’entretenir sa ferme, en attendant que son fils revienne. En ville, Georges mène une vie misérable, entre les tavernes et les filles faciles. Et un jour le drame survient : il est tué dans un accident de travail.

2e partie : septembre 1939
Le Canada vient de déclarer la guerre à l’Allemagne. Marcel, maintenant dans la soixantaine, voit bien qu’il devra se résoudre à vendre sa terre. Il essaie de convaincre l’un de ses gendres, sans succès. Il enclenche donc le processus de vente. Un voisin accepte son prix. Pendant qu’ils sont en train de passer le marché devant un notaire, surgissent Marie-Rose et son copain qui exhortent Marcel à ne pas vendre. Le voisin accepte de lui rendre la parole donnée. Fou de joie, Marcel rentre chez lui avec sa fille et son futur gendre.

Surprise! Un roman du terroir des années 1950, tout à fait porteur de l’idéologie de conservation. Un roman à thèse, comme il se doit, qui cherche à nous convaincre que nulle vie n’est plus belle que celle du paysan. C’est un roman plutôt bavard, dans lequel on disserte beaucoup. Gagnon défend la thèse traditionnelle, celle de Gérin-Lajoie, de Lionel Groulx. C’est avec des paysans qu’on construit une nation forte. « La terre, avec ses vertus, sauvaient la race ». La ville, elle, est le lieu de tous les malheurs. Si le roman avait été écrit en 1920, peut-être aurions-nous pu lui donner un certain crédit. Mais dans les années 1950?


Extrait
Rosette et Louis descendent maintenant, tous les deux, par cet après-midi, vers la grande route, courant à travers champs, sans s'occuper de ceux qui peuvent les voir. Ils passent près des fermiers sans les regarder. Les gars de Josué Lortie qui chargent les voyages d'avoine, les filles de Pierre Valcourt qui râtellent au petit râteau près des clôtures, les voient, tour à tour; chacun s'arrête et ne comprend rien à cette promenade inaccoutumée. Les filles de Valcourt en ont échappé toutes deux leurs râteaux et se sont interpellées d'un côté à l'autre du clos.
— C'est Rosette avec Louis Bertrand?
Longtemps elles les ont regardés courir sans rien comprendre. Ils n'ont qu'une préoccupation : arriver à temps. Le cœur de la jeune fille bat à se rompre. Dans cette lutte pour son bonheur, sa volonté se dédouble. Elle sent si bien que c'est sa raison de vivre qui en est l'enjeu. Vivre comme l'on peut, sans organiser sa vie, sans vouloir vivre, c'est bon pour les médiocres. Mais pour cette vaillante petite qui sait ce qu'elle veut, il n'y a plus rien pour l'arrêter. Le rêve est trop beau, il se dégage trop des formes imprécises des rêveries ordinaires pour ne pas le poursuivre avec obstination.
— C'est la terre des Marcoux, dit Louis, enfin.
En prenant le chemin qui mène à la maison, ils croisent les gars d'Antoine Marcoux occupés à faucher l'avoine tout près. Rosette ne les regarde pas. Elle pense : Ils ne l'auront pas notre terre, elle est à moi et je la garde. Ils n'ont pas assez d'argent pour nous l'ôter. Un dernier clos maintenant, un clos de pacage. Les vaches beuglent longuement; elle ne les regarde pas, non plus, elle pense : nos belles vaches ne viendront pas ici, vous êtes trop laides....
La maison d'Antoine Marcoux n'est plus qu'à quelques arpents, et la voiture qui vient d'amener le notaire est dans la cour. Rosette s'essuie le visage en marchant. Ils traversent la devanture de l'étable, contournent le jardin, passent dans l'allée garnie de fleurs sans rien voir, enfin ils débouchent dans la cour de la maison et viennent, sans s'arrêter, frapper à la porte de la cuisine.
Rachel Marcoux vient ouvrir. Du salon, il arrive des paroles confuses et ce doit être le contrat qui s'achève. Rosette, sur le perron, s'empresse :
— Rachel, je veux parler à papa sans faute. Elle lui prend les mains, et suppliante : 

— Je veux voir papa tout de suite. Louis se tenait près d'elle. Rachel courut au salon. L'on entendit le notaire qui lisait : — Lecture faite, les comparants signent en présence du notaire soussigné.
— Trop tard....! fit Rosette qui mit ses deux mains sur ses yeux.
Le notaire venait de terminer la lecture de l'acte de vente.
— Signez donc, Monsieur Dupont, avant de sortir, et nous pourrons clore l'acte.
Marcel, intrigué par la manière qu'avait eue Rachel Marcoux, s'excusa et sortit du salon. Qui pouvait bien le demander si instamment? Un moment, il pensa que ce pouvait être quelqu'un du canton qui voulait acheter à plus haut prix, mais cela n'avait aucun sens. Sur le seuil de la porte de la cuisine, il aperçut sa petite fille.
— Mais, c'est Rosette! Qu'est-ce qui se passe?
Elle l'attira dehors; Louis les suivit.
— Papa, gardez la terre.
Et sans le laisser répondre, elle s'accrocha à lui et l'attira dans la cour. Elle parla à voix retenue et à mots pressés; il fallait à tout prix casser ce marché, garder le bien; il y avait Louis qui venait avec son amour et son bon vouloir. (Pages 214-216)

3 octobre 2008

La Terre ancestrale

Louis-Philippe Coté, La Terre ancestrale, Québec, Éditions Marquette, 1933, 171 p.

Trois-Pistoles. Le vieux Jean Rioux est fier de ses enfants, du moins de ses trois plus vieux : Louis et Élise sont mariés et vivent sur des terres, Adèle a aussi l’âme terrienne. Seul Hubert, son fils cadet qui l’assiste en attendant de reprendre la terre ancestrale, lui donne quelques inquiétudes. Il fréquente Delphis Morin, un ancien résident, en vacances à Trois-Pistoles. Celui-ci ne cesse de lui vanter les attraits de la ville de Québec. Le jeune homme l’écoute, admire son bagout, son aisance et finit par attribuer à la ville le pouvoir de raffiner les rustauds comme lui. Quand Morin l’avertit par lettre, quelque temps plus tard, qu’un bon emploi l’attend à Québec, il décide de partir. Ni son père ni monsieur le curé ni même sa fiancée, Jeanne Michaud, ne réussissent à le retenir.

À Québec, il évolue de déboire en déboire : logement insalubre, nourriture délétère, chômage, longues heures de travail, diminution de la vie religieuse, fréquentation des tavernes, bagarres, emprisonnement. Pourtant, au bout de quelques mois de cette vie de débauche, il se ressaisit, trouve un meilleur emploi et fréquente des gens plus sains, sans pour autant penser à revenir chez lui.

Un événement va changer sa décision : un télégramme l’avertit que son père est mourant. Il prend le train, mais arrive trop tard. Il vit douloureusement cette perte, dont il se sent en partie responsable. Ne l’a-t-il pas abandonné, le laissant seul avec tous les travaux de la ferme? Pourtant, malgré sa mère et sa sœur qui l’enjoignent de reprendre sa place sur la terre ancestrale, rien n’y fait, il veut repartir en ville.

Le lendemain de l’enterrement, lors d’une promenade près du fleuve, une vision s’impose à lui. Il vaudrait mieux parler d’une illumination tant le changement est soudain! Il revoit tous ses ancêtres, depuis le premier qui abattit le premier arbre jusqu’à son père et une vérité s’impose : il appartient à cette lignée, il appartient à cette terre. Sur le champ, il court chez les Michaud pour s’assurer que Jeanne, qu’il a laissée sans nouvelles depuis huit mois, a toujours les mêmes sentiments à son égard. Comme elle acquiesce, il décide de rester.

Roman de la terre assez typique, avec les motifs habituels : l’opposition ville-campagne, la désertion du fils, la menace qui plane sur la terre ancestrale, la mort du père, la lignée brisée, le retour de l’enfant prodigue, la révélation finale à la Maria Chapdelaine. Bref, un roman comme tant d’autres. Le seul intérêt que je puisse y voir, c’est que Coté présente une description détaillée de la vie des « petits ouvriers » en ville. Habituellement les romanciers du terroir ne décrivent guère ce qui arrive aux exilés.

Extrait
Devant cette vision du fleuve, cette apparition de ses héroïques ascendants, Hubert découvrit un aspect de l'existence qu'il ne connaissait pas, une parcelle de son âme qu'il n'avait pas explorée: il comprit qu'il était rivé à ce sol par la puissance de son lignage. À ce nouveau contact avec la terre natale, avec l'horizon qu'elle embrasse, il sentit, vers son cœur, monter une sève nouvelle qui lui fouetta le sang, l'obligea à rentrer dans la vaillante cohorte. Mais la victoire de l'atavisme n'était pas complète, car une blessure béante existait encore, qui pouvait compromettre toute la guérison.
Le benjamin de la race éprouva tout à coup une vigueur, une puissance de décision dont il ne se serait pas cru capable. S'arrachant à l'obsédante attraction, il se dirigea vers les bâtisses, allant tout droit vers un but déterminé. Dans le verger de Michaud, il aperçut sa voisine mettant la dernière main aux travaux de l'automne. En deux pas, il fut devant elle. Interdite, la jeune fille hésita : devait-elle le féliciter de son retour ou lui reprocher sa défection?
—Jeanne, lui dit-il, je remplacerai désormais chez nous ceux qui sont partis; voudrez-vous m'aider comme vous étiez prête à le faire jadis?
Elle le regarda dans les yeux, le trouva transfiguré.
—Hubert, lui répondit-elle, puisque vous êtes redevenu ce que vous étiez, je serai avec vous, car moi je n'ai pas changé.
Toute rougissante, ne pouvant maîtriser son émotion, elle s'éloigna vite, pour la cacher.
Alors Hubert Rioux, se tournant vers le Saint-Laurent, vers la glorieuse phalange des ancêtres qui, comme un brouillard que le vent chasse, allait s'évanouissant, enleva son chapeau et clama de tout son cœur :
—Père! vous pouvez relever le front : la terre ancestrale a toujours le même maître! (p. 170-171)