28 septembre 2008

Une de perdue, deux de trouvés

Georges Boucher de Boucherville, Une de perdue, deux de trouvés, Montréal, Eusèbe Sénécal,  1874, t. I : 375 pages; t. II : 356 pages  (1re publication en feuilleton : 1849-1851; version augmentée et remaniée en 1864-65)

Nouvelle-Orléans, 1836. Alphonse Meunier vient de mourir, laissant son immense fortune à son fils adoptif Pierre de Saint-Luc. (En fait, comme on va le découvrir plus tard, c’est son vrai fils. Sa mère, croyant son mari mort, s’était remariée. C’est pourtant Meunier qui a élevé l’enfant, ce qui serait trop long à expliquer ici.) Saint-Luc est absent lors de la lecture du testament : il est à Cuba. Un personnage dans l’entourage de Meunier, le docteur Rivard, est prêt à tout pour s’emparer de l’héritage. Il a falsifié des documents civils afin qu'un jeune attardé intellectuel, qu'il a adopté, soit reconnu comme l'héritier, si Saint-Luc venait à disparaître.

Le bateau de Saint-Luc, Le Zéphyr, met les voiles pour la Louisiane. Sir Arthur Gosford (le frère du gouverneur du Bas-Canada) et sa fille Clarisse sont montés à bord. Comme les pirates ont eu vent que Le Zéphyr transportait une forte somme d’argent, ils l'attaquent. Saint-Luc réussit à les déjouer et se mérite l’estime des Gosford.


Au même moment, les esclaves se révoltent. Alphonse Meunier a laissé non seulement de l’argent et de l’immobilier mais aussi plusieurs esclaves. Saint-Luc réussit à mâter la révolte. Il trouve même un moyen qui permettra aux esclaves de s’émanciper en cinq ans.

Ayant réglé ses problèmes de succession et d’intendance, il décide d’entreprendre un voyage au Canada afin de retrouver sa mère. Il se rend à Montréal, est mêlé aux affrontements entre les membres du Doric club et des Fils de la liberté. Son enquête le mène à Saint-Ours, puis à Québec. Là, il retrouve Sir Arthur Gosford et sa fille Clarisse. Il fréquente les bals et les salons et rencontrent deux jeunes filles, deux jumelles, qui lui plaisent beaucoup. Il finit par découvrir que leur mère est sa mère. On apprend, en épilogue, qu’il a épousé Clarisse Gosford.
Quand Le Zéphyr approche de la Nouvelle-Orléans, un petit bateau vient à leur rencontre avec un supposé message d’Alphonse Meunier, demandant à Saint-Luc de les accompagner. Bien entendu, ce dernier ignore que son père adoptif est décédé. C’est un piège orchestré par le Dr Rivard dans le but de faire disparaître l’héritier de Meunier. Saint-Luc est emmené dans un lieu désert, ligoté et emprisonné. Les malfaiteurs dénichent un cadavre, le faisant passer pour celui de Saint-Luc. Tout le monde le croit mort, sauf son fidèle serviteur Trim. Ce dernier enquête, le retrouve, le libère : le plan du docteur Rivard échoue et Saint-Luc prend possession de son héritage.

Georges Boucher de Boucherville a participé à la Rébellion des patriotes. Il a même dû s’exiler aux États-Unis. Il a vécu en Louisiane. Il est rentré au Canada en 1846 et a publié son roman trois ans plus tard.
On trouve de tout dans Une de perdue, deux de trouvées : le roman commence par une classique histoire de pirates. En même temps, on assiste aux manigances d’un personnage diabolique et aux ruses qu’il met en place pour se saisir de l’héritage du héros. Ces deux histoires sont abandonnées au milieu du roman et, presque sans transition, on se retrouve dans une révolte d’esclaves. Le roman devient plus sérieux, Boucher de Boucherville développant un discours antiesclavagiste. Cette histoire se clôt elle aussi de façon abrupte et voilà que nous sommes transportés au Bas-Canada en pleine crise de Rébellion. On a reproché à Boucherville sa vision de la Rébellion : effectivement son héros se sent aussi près des Anglais que des Patriotes. En même temps, s’amorce une histoire d’amour. Vous l’aurez compris, le roman fourmille de péripéties, de batailles, d’actions d’éclats, de revirements et le résumé que j’en ai fait ne retient que les grandes lignes. On a aussi reproché, avec raison, au roman son manque d’unité. Effectivement, il y a trois romans dans un. Boucherville se montre sous son meilleur jour dans l’histoire de pirates du début. 


Extrait
« —Bien, mes enfants, cria le capitaine, en avant maintenant !
Les marins du Zéphyr s'élancent sur le gaillard ; le capitaine ordonne de mettre le feu au chaudron, et une immense flamme s'élance et répand au loin sa lumière sur les eaux. Ce fut alors une horrible mêlée. Les pirates montent par les amarres, se hissent les uns sur les autres ; ils lancent leurs grappins dans les cordages et grimpent dans toutes les directions. Une voix retentit qui les encourage. C'est Cabrera, Antonio Cabrera leur chef. Il est sur le gaillard d'avant avec une dizaine des siens, repoussant l'attaque et favorisant l'abordage des pirates. Le tumulte est à son comble. Tout est confusion. Pirates et Zéphyr sont confondus. C'est une lutte acharnée, d'homme à homme ; tout se culbute et se relève pour rouler et se culbuter encore. Les fusils ne servent plus ; les pistolets sont déchargés. Le sang ruisselle et rend le pont glissant. Tous les pirates sont maintenant montés. Le gaillard d'avant est trop petit pour les contenir. Les Zéphyrs semblent céder sous les efforts prodigieux de Cabrera et de ses gens. La flamme bleuâtre de l'alcool et des combustibles, qui brûlent dans le chaudron, répand une lueur blafarde sur leurs figures, couvertes de poudre et de sang. Ils sont serrés en masse compacte et pressant devant eux les Zéphyrs qui reculent pied à pied, mais en
ordre.
Le
capitaine Pierre n'est pas avec eux, il est à l'arrière, debout sur son banc de quart, son porte-voix à la main ; il suit avec sang-froid la lutte qui rugit à l'avant du
navire.
Il
voit ses Zéphyrs qui cèdent peu à peu ; il ne craint rien, car il sait que c'est une manœuvre qu'ils exécutent afin d'amener les pirates sous la portée de ses deux canons. Arrivés près du mât d'artimon, les Zéphyrs déchargent leurs derniers coups de pistolet ; les pirates hésitent, s'arrêtent et se pressent en masse serrée.
« — Ventre à terre ! crie le capitaine à travers son porte-voix.
— Feu » !
Et les deux canons partent ensemble, enfilant le pont de bout en bout, à la hauteur de poitrine d'homme ; la mitraille balaye et fauche à travers les rangs des pirates qui sont restés debout. Ceux qui ne sont pas tombés, se retirent précipitamment vers le beaupré pour sauter dans les chaloupes. Mais Cabrera est là, il les arrête de sa voix :
« — Je tue le premier qui recule, crie-t-il, en avant ! suivez-moi » !
Et il s'élance encore une fois à la tête des siens. Mais cette fois, Pierre est aux premiers rangs de ses braves Zéphyrs. La mort suit leurs sabres qui tranchent et fauchent dans les rangs des pirates. Cabrera a reconnu Pierre, et c'est sur lui que se concentrent toute sa rage et toute sa fureur. Il fait des efforts inouïs pour le rejoindre. En vain son sabre promène la mort devant lui, la mêlée est trop affreuse, des masses d'hommes le séparent de celui qu'il voudrait tenir sous sa main. (tome I, pages 96-98)

21 septembre 2008

La Monongahéla

Edmond Rousseau, La Monongahéla, Montréal-Tours, Alfred Mame-Granger frères, 1930?, 235 pages (1re édition : 1890) (Dessins : André Fournier)

Le roman s’ouvre sur le décès de Mgr de Laval (1708) et se termine en épilogue par la défaite des plaines d’Abraham (1760). Deux personnages, deux jeunes amis, deux officiers de la marine, vont partager la vedette dans ce récit : Daniel de Saint-Denis et Nicolas de Neuville. Daniel est amoureux d’une jeune fille, Irène de Linctot : elle est la nièce de Vaudreuil qui la considère comme sa fille. Nicolas est un célibataire invétéré.

Les deux s’embarquent sur le navire du commandant de Bienville qui doit se rendre en France. La mission de Daniel de Neuville change en cours de route. On lui confie un détachement en route vers Terre-Neuve. Les Anglais ont entrepris la conquête de la Nouvelle-France et, pour les affaiblir, les Français attaquent leurs installations côtières. Bien entendu, De Neuville se couvre de gloire. Pendant ce temps, son ami, De Saint-Denis, après son voyage en France, se retrouve en Louisiane. Là il rencontre une jeune fille dont il tombe amoureux. Il accomplit une mission commerciale au Mexique.

Six ou sept ans ont passé quand les deux officiers se retrouvent finalement à Montréal avec leur amoureuse. Et la Monongahéla? C’est une rivière qui a donné lieu à une bataille entre les Anglais et les Français (1755). Ces derniers et leurs alliés indiens, inférieurs en nombre, y remportèrent une brillante victoire. Ce récit très secondaire n’apparaît qu’à la toute fin du roman (voir l’extrait).

Disons d’emblée que ce roman est inférieur au Château de Beaumanoir. Le roman n’est pas très bien ficelé : l’auteur raconte plus de 50 ans d’histoire en 200 pages, tout en essayant tant bien que mal de nous intéresser aux aventures de ses deux héros. Comme il se doit, le récit historique est agrémenté d’une histoire romantique. En fait, ici, tout est en double. À travers la vie de ces deux jeunes gens, on assiste au déclin et à la chute de la Nouvelle-France. Trop souvent, le récit est sacrifié au profit de l’histoire. Les batailles y sont nombreuses. L’auteur cite abondamment l’historien Ferland (voir l’extrait). **
Extrait
Nous allons de nouveau céder pour une dernière fois la parole à l'historien :
« Partis à 8 heures du matin du fort Duquesne, dit-il, les Français avaient été rejoints un peu plus tard par six cents sauvages, parmi lesquels était Pontiac. Ils avaient d'abord refusé de se joindre à la petite bande de Beaujeu; mais lorsqu'ils avaient vu celle de deux cents Français s'avancer hardiment à la rencontre de quatre mille anglais, ils avaient saisi leurs armes en silence et avaient suivi leurs alliés. Habillés à la manière des sauvages et ne portant d'autre marque de distinction qu'une chaîne d'argent qui lui pendait au cou, de Beaujeu, le fusil à la main, marchait à la tête de ses hommes.
« A midi et demi, il rencontra la première colonne anglaise à trois lieues du fort Duquesne; elle venait de gravir la hauteur au-dessus de la Monongahéla, et avait commencé à défiler par un sentier de chasse. Les sauvages s'arrêtèrent un instant pour considérer cette masse d'hommes qui s'avançaient lentement et régulièrement à travers le bois si épais de cette partie du pays. Les baïonnettes étincelantes, les brillants habits écarlates des soldats anglais étonnèrent ces enfants de la forêt, accoutumés à ne rencontrer que des guerriers habillés comme eux. De leur côté, les soldats furent surpris à la vue des guerriers français et sauvages qui se ressemblaient par le costume.
« Après quelques moments d'étonnement de part et d'autre, la fusillade commença. Le feu des Français et des sauvages faisait un effet terrible sur les rangs serrés des régiments anglais. Sur l’ordre de Braddock, l'artillerie s'avança et ouvrit vigoureusement le feu sur les Français; le brave de Beaujeu tomba mort à troisième décharge. Le sieur Dumas, commandant second, le remplaça. Pour se mettre à l'abri des boulets, les Français et leurs alliés se jetèrent chacun derrière un arbre et un feu terrible écrasait les troupes anglaises sans qu'elles pussent apercevoir leurs ennemis. »
On peut paraître étonné qu'une poignée de soldats tiennent ainsi en échec et écrase, pour nous servir de l'expression si juste de Ferland, un ennemi plus de vingt fois supérieur en nombre. Mais outre la bravoure incomparable de nos troupes, celles-ci profitaient aussi de l'inexpérience de Braddock dans ces sortes de guerre. En effet, le général anglais massait ses forces en colonnes solides au lieu de les déployer en tirailleurs et les lançait contre un ennemi imaginaire dont il croyait remplis les bois environnants. Celles-ci étaient alors assaillies par un ennemi qui était partout à la fois et qu'elles ne voyaient nulle part. (p. 230-231)

Edmond Rousseau sur Laurentiana

16 septembre 2008

Le Château de Beaumanoir

Edmond Rousseau, Le Château de Beaumanoir, Québec, Le Soleil, 1916, 234 pages. (1re édition : Mercier et cie, 1886)

M. de Godefroi, un protégé de Madame de Pompadour, très fier de ses nombreux « quartiers » de noblesse, est venu en Nouvelle-France pour se refaire une santé économique. Naïf, il s’est acoquiné avec Bigot, qui l’utilise pour couvrir ses malversations. Il faut dire aussi que Bigot a aperçu Claire, la fille de M. de Godfroi, et qu’il a été conquis par sa beauté. Lors d’une chasse à coure, le cheval de Claire est saisi du mors aux dents, et elle est sauvée par un jeune officier du nom de Louis, un protégé du gouverneur de Vaudreuil, lui-même l’ennemi juré de Bigot. Ce dernier, pour obtenir la jeune fille, compromet M. de Godfroi, qui lui promet sa main. Claire, amoureuse de Louis, est furieuse et dit à Bigot ses quatre vérités.

Profitant du fait que les Anglais sont aux portes de Québec, Bigot la fait enlever et la retient prisonnière à Beaumanoir. Claire surprend une conversation entre Bigot et un Anglais : craignant la justice, il a décidé de jouer le tout pour le tout et de trahir sa patrie. Claire se dit qu'il faut avertir Vaudreuil, donc s'échapper. Au même moment où elle met son plan d’évasion à exécution, Louis et ses amis la retrouvent. Tous ensemble se précipitent pour avertir Vaudreuil. Trop tard, pourtant, les Anglais sont déjà sur les Plaines. Louis sera tué pendant la bataille. Inconsolable, Claire deviendra ursuline. Bigot, on le sait, sera jugé et condamné à Paris.

Rousseau attribue à Bigot la défaite des plaines d’Abraham. Même si l’auteur cite l’historien Ferland, il ne faut pas trop prendre au sérieux cette théorie, qui se retrouvait déjà dans L’Intendant Bigot de Marmette. Comme celui-ci, Rousseau se plait à diaboliser Bigot et la Pompadour. Par contre, on ne voit pour ainsi jamais ses complices.

L’auteur décrit longuement les positions, le mouvement des troupes, la bataille, la mort de Montcalm... Il ne se gène pas pour critiquer celui-ci, dont l’impétuosité vaniteuse serait en partie responsable de la défaite : il n’attendit pas que toutes ses troupes soient arrivées avant de donner l’ordre d’attaquer.

Le roman se situe tout à fait dans la tradition romantique. L’intrigue amoureuse, qui occupe l’essentiel du récit, est tout à fait dans le ton : les jeunes hommes et les jeunes filles sont prêts à mourir d'amour. C’est un roman historique dont le but est patriotique avant tout, comme l'auteur l'indique dans la préface : « En face des insinuations malveillantes et des injures qui ont été dites et écrites depuis quelques mois contre la population canadienne-française, contre nos milices, il n’est pas de meilleure réponse, croyons-nous, de réfutation plus facile et plus complète, que de rappeler les actions héroïques de nos pères, leur courage dans l’adversité, leur vaillance sur le champ de bataille. »

Pas plus que
L’Intendant Bigot de Marmette, le roman de Rousseau n’a la qualité du Chien d’or de Kirby.

Extrait
Le marquis de Montcalm ordonna au régiment de Guyenne de se porter sur les hauteurs de Québec, où, en armant, il trouva l'ennemi débarqué au nombre de plus de huit mille hommes travaillant déjà à se retrancher.
Les troupes de Beauport reçurent l'ordre de lever le camp on y laissant quatorze cents hommes aux ordres du colonel Poulhariès, pour garder la ligne.
L'armée, qui avait passé la nuit au hamac, rentrait dans ses tentes, lorsque l'on ba.ttit la générale. Toutes les troupes prirent les armes et suivirent successivement M. de Montcalm qui se portait sur les hauteurs de Québec, où le bataillon de Guyenne prit position entre la ville et l'ennemi, que sa présence contenait.
L'armée de Beauport, depuis quelques jours, était réduite à six mille hommes. Pour la garde du camp, il fallut laisser les deux bataillons de Montréal, composés d’environ quinze cents hommes, qui s'avancèrent cependant jusqu'à la rivière St-Charles quand M. de Vaudreuil se rendit à l'armée, vers sept heures du matin, moment, où il fut exactement informé par Louis Gravel qui arrivait avec Claire, que l'ennemi était en position sur les Plaines d'Abraham.
Suivant ce calcul, Montcalm avait donc sous ses ordres environ quatre mille cinq cents hommes.
Sans donner aux derniers détachements qui lui arrivaient de la gauche le temps de reprendre haleine, le général, craignant que l'ennemi eût le temps de se fortifier, donna le signal d'attaquer de suite, ce qui le perdit.
Montcalm se rendit coupable d'ailleurs de plusieurs autres fautes qui surprennent de la part d'un général de sa réputation. Ainsi, le jugement porté par un officier présent à la bataille paraîtra juste, même aux personnes qui s'y entendent peu en stratégie militaire :
"En apprenant que l'ennemi était à terre, dit cet officier, il devait passer des ordres à Bougainville qui avait avec lui l'élite de l'armée et qui n'était qu'à une petite distance de la ville. En combinant ses mouvements avec ceux de ce colonel, il lui était aisé de mettre l'ennemi entre deux feux. Le sort de Québec dépendait du succès de la bataille; il devait réunir toutes ses forces et ne point laisser dans l'inaction les quinze cents hommes de Montréal. Par la même raison, l'armée n'étant qu'à deux cents toises des glacis, il devait tirer de la ville les piquets qui étaient de service; il y eût trouvé un secours de près de huit cents hommes. Il pouvait aussi en faire venir de l'artillerie. Au lieu de perdre l'avantage du poste où il se trouvait, il fallait attendre l'ennemi et profiter de la nature du terrain pour placer par pelotons dans les bouquets de bois les Canadiens qui, arrangés de la sorte, surpassent par l'adresse avec laquelle ils tirent, toutes les troupes de l'univers. S'étant déterminé à attaquer, il aurait dû changer ses dispositions. Il ne songea pas à former une réserve."
Cependant, séparées par une petite colline, les deux armées se canonnaient depuis environ une heure, avec quelques petites pièces de campagne; l'éminence sur laquelle était rangée l'armée française dominait, dans quelques points, celle qu'occupaient les Anglais. Composées en grande partie de Canadiens, les troupes françaises fondirent sur l'ennemi avec impétuosité; mais leurs rangs, mal formés, se rompaient bientôt, soit, par la rapidité de la marche, soit par l'inégalité du terrain, tandis que les Anglais, en bon ordre, essuyaient les premières décharges. Ils tirèrent ensuite avec beaucoup de vivacité, et le mouvement qu'un détachement de leur centre, d'environ deux cents hommes, fit en avant la baïonnette au bout du fusil, suffit pour mettre en fuite presque toute l'armée française.
Cependant la déroute ne fut totale que parmi les troupes réglées, c'est-à-dire les Français. Accoutumés à reculer à la façon sauvage pour retourner ensuite à l'ennemi avec plus de confiance, les Canadiens se rallièrent en quelques endroits, et, à la faveur des petits bois dont ils étaient environnés, forcèrent différents corps à plier; mais enfin, il fallut céder à la grande supériorité du nombre. (p. 205-208)

Edmond Rousseau sur Laurentiana

11 septembre 2008

La Chesnaie

Rex Desmarchais, La Chesnaie, Montréal, L’Arbre, 1942, 294 pages.

1938-1939. Hugues Larocque est le chef d’un mouvement clandestin, la Société Secrète Dictatoriale (S. S. D.), ultranationaliste, qui ne rêve rien de moins que de prendre le pouvoir par un éventuel coup d’état. C’est un meneur, pour qui les hommes sont faibles, qu’il suffit de les manipuler, et donc qui exerce un contrôle total (ou presque) sur les gens qui le suivent (certains fanatisés). Le réseau a des ramifications jusqu’à Rimouski. Éventuellement, il espère transformer ses actuels collaborateurs en de véritables soldats, ce qu’il se garde bien de leur dire.

Le problème, c’est qu’il n’a pas d’argent. Il est conscient qu’il faut préparer la population, susciter le mécontentement, sinon la révolte contre les politiciens, donc affaiblir la démocratie. Une occasion se présente de donner un élan à son rêve. Son vieil ami Alain Després vient d’hériter de sa tante de Saint-Eustache. Or, il sait que son ami, qui rêve de devenir écrivain, est sensible à l’idée nationaliste (descendant des patriotes de Saint-Eustache) et facilement influençable. Il réussit donc à le convaincre de financer un journal, La Nouvelle-France, auquel il pourra participer, et il le convainc de lui céder la gouverne de son domaine (La Chesnaie) pour financer leurs actions. Alain, complètement dominé par le charisme et la force de son ami, cède petit à petit devant Larocque, même lorsque ce dernier provoque la mort d’un collaborateur qui avait trahi. Il est scandalisé par l’acte mais trop fasciné par le personnage pour sortir du piège qu’on lui a tendu.

À cette histoire se greffent des histoires d’amour alambiquées qui vont dénouer l’intrigue. Larocque, autrefois, a été amoureux de Claire Després (la sœur d’Alain). Ils auraient même eu, en toute clandestinité encore une fois, un enfant : comme Claire voulait rompre avec Larocque, ne supportant pas ses idées extrémistes, ce dernier de concert avec un ami médecin lui a dit que son enfant était mort en naissant. Claire l’a quitté sans cesser de l’aimer et, huit ans plus tard, a épousé un Anglais, Archibald Brown, un agent du service secret, fils d’une riche famille anglophone. Quant à Alain, il a eu une femme et un fils qui sont morts et il a retrouvé une ancienne flamme, Marthe Roy, dont le père est un politicien véreux que Larocque veut dénoncer dans le journal. Alain refuse que son futur beau-père soit traîné dans la boue et prévoit assassiner Larocque. Il faut dire qu’il se sent prisonnier maintenant de la volonté de son ami et qu’il ressent le besoin de s’en libérer. Une bataille a lieu et c’est plutôt Claire qui tue son ex-amant sans le vouloir. Bref, le tout se termine plutôt mal. Les Brown offre de l’argent (30 000$) à Alain qui s’est ruiné dans l’aventure. Celui-ci le brûle, ne pouvant accepter l’argent des Anglais et voulant respecter la mémoire de Larocque malgré leurs différends : « … je veux que sa mémoire demeure pure aux yeux de tous. »

C’est un des romans les plus bizarres écrits au Québec. Malgré sa portée sociale, c’est un roman psychologique, avec des analyses de personnage parfois fastidieuses. Bien écrit, bien raconté, il se lit encore bien, malgré tout. On peut y lire une attaque contre le clergé : « L’Église est toujours avec le pouvoir établi. L’Église condamne les révolutions qui commencent… Dès que nous nous manifesterons, l’autorité religieuse nous lancera l’anathème. Si nous réussissons, elle nous absoudra. » Va pour la petite pointe contre l’Église qui l’a bien méritée! Par contre, pour ce qui est du reste, on déraille allègrement. Il développe l’idée que seul un Chef (le « C » majuscule du roman) fort et, au besoin, une dictature peuvent sortir un peuple de sa médiocrité : « Vraisemblablement, la dictature lui apparaissait un gouvernement d’exception, bon pour sauver d’une crise. Ensuite, la démocratie refluerait comme une marée et régnerait. Jusqu’au jour où l’excès des maux susciterait un nouvel appel au dictateur. » Desmarchais ne condamne pas le despote Larocque, malgré son projet de dictature. Plus encore, dans le dernier chapitre, il essaie de nous faire croire que son action s’inscrit dans le sillage des patriotes. Ce livre nous rappelle plutôt le nationalisme fasciste de l’entre-deux-guerres. Enlevons le « D » au SSD, et nous y voilà! Et cette recherche d’un « Chef », d’un « Maître » qui réglera tous les problèmes est, on ne peut plus, haïssable et le mot est bien faible. « La nation française aux heures les plus noires, peut se payer le luxe d’espérer toujours parce que toujours lèvent en elle des Hugues Larocque : hommes prêts à immoler leur cœur, à verser leur sang pour l’Idée. »

Extrait

Revenant du haut des terres, il admirait, sous son panache de chênes, la vieille maison de pierre grise : ne mariait-elle pas dans un équilibre harmonieux, par l'agencement de ses murs et de son toit, l'architecture canadienne à l'architecture française ? Avec ses murailles trapues, construites en pierres des champs, elle jaillissait naturellement de cette éminence, elle répondait aux besoins de ceux qui l’élevèrent. Mais ceux-ci avaient voulu parfaire leur ouvrage en y posant une couronne française. Il y avait là un signe. Ce n'était pas une chimère que de vouloir acclimater ici le génie et la culture de la France. Le sol et le climat étaient propices à l'épanouissement de cette noble plante dont la vigueur le dispute à l'éclat. Certes une tâche préliminaire s'imposait : déblayer le terrain de la végétation parasite qui l'avait envahi, qui menaçait d'étouffer la tige française. Le corps à corps avec cette mauvaise herbe il l'entreprendrait lorsqu'il sentirait son armée assez forte pour combattre avec des chances sérieuses de victoire. Pour l'instant, il s'agissait d'organiser, d'encadrer et d'établir sur des bases inébranlables la nation canadienne-française : la doter d'une doctrine en harmonie avec son tempérament ethnique; lui inspirer la fierté de ses origines et la foi dans ses destinées. La campagne du "Sanatorium national" se terminerait bientôt : quatre exécutions et on poserait le point final. Cette campagne avait remporté un succès qui dépassait l'attente de Larocque. Le tirage de "La Nouvelle-France" se maintenait à vingt-cinq mille exemplaires. Les journalistes canadiens-français et canadiens-anglais s'étaient livrés à de violentes polémiques autour des révélations scandaleuses. Quelques journaux défendaient avec les plus nettes réserves le point de vue de Larocque. La plupart prenaient la contrepartie. En définitive, toute cette agitation de la plume et de la parole desservait les parlementaires. On avait fourni au peuple de bonnes raisons de rire de ses élus et de mépriser ces roitelets fabriqués en série, à coups de votes. Les braves gens donnaient libre cours à leurs mépris et riaient à s'en tenir les côtes. C'était le but que se proposait Larocque en provoquant, sur une large scène, cette danse de fantoches. (p. 242-245)

Rex Desmarchais sur Laurentiana

Le Feu intérieur
L'Initiatrice
La Chesnaie


Voir la critique de Gilles Dorion dans le DOLQ.
Voir la lecture de Jean-Louis Trudel