25 juin 2008

Hélier fils des bois

Marie Le Franc, Hélier fils des bois, Paris, Rieder, 1930, 283 p.

À 26 ans, Julienne Javilliers « n’a pas connu l’amour ». Cette intellectuelle décidée fait peur aux hommes. Elle est originaire du Midi de la France, est passée par Paris. Grâce à une bourse, elle est venue aux États-Unis, a enseigné un an au Montana, puis est débarquée à McGill pour étudier le parler canadien-français. Depuis, elle y enseigne, ne retournant en France que l’été, s’y sentant de moins en moins chez elle.

Cet été, elle décide de le passer en solitaire au Lac Tremblant, pour « voir clair en [elle] ». Déjà, à cette époque, Tremblant est un lieu touristique prisé des touristes anglais. Des petits chalets sont disséminés autour du lac. Julienne s’installe au camp Lighthall, dans la Baie-des-Ours, sur le rive nord du lac, le côté le moins habité. La première personne qu’elle rencontre est Hélier le Touzel. C’est l’homme à tout faire du club des « sporstmen » : il est postier, il livre la marchandise, il dirige des excursions... Il aide Julienne à traverser sur l’autre rive, à remettre en état le chalet qu’elle habitera, à transporter vivres et bagages. Sur place, Julienne doit commencer par apprivoiser ces lieux sauvages, sa solitude, sa peur. Le chalet est complètement isolé. Elle se retrouve seule au bord de la grande forêt nordique.

Rapidement, elle se laisse prendre par « l’énorme nature ». Hélier, qui veille sur elle, lui propose une excursion à La Palissade. Cette excursion lui permet de découvrir la forêt, avec ses charmes et ses pièges. Ils passent le dimanche ensemble, parlant peu, contemplant le lac. Un autre soir, ils décident de faire une excursion sur la Cachée, une rivière qui n’inspire qu’un sentiment de mort, de désolation.

Arrive dans le décor Renault Saint-Cyr, secrétaire de la Ligue des relations internationales. Il a loué un chalet qu'il habite avec son domestique. Il est tout le contraire de Hélier. Il connaît déjà Julienne et lui fait la cour. Julienne se sent tiraillée entre Renault et Hélier. Elle relance Hélier : ils vont voir le petit lac vert, le lac d’Hélier. Renault est malade, elle le soigne. Mais l’aime-t-elle?

L’automne arrive. Renault et Julienne s’aventurent en pleine forêt, à l’assaut de la Palissade. Ils se perdent, passent une nuit dehors. Il pleut, elle gèle; Renault se révèle sous un jour bien peu reluisant. C’en est fini de ses amours pour lui.

Avant de partir, elle décide d’aller surprendre Hélier au lac Vert. On découvre que Hélier l’aime. Elle lui fait ses adieux. On peut penser qu’ils font l’amour….

Quand on lit Marie Le Franc, il faut s’attendre à beaucoup de descriptions. Ce roman ne fait pas exception. Au moins cinquante pages sont consacrées à la nature laurentienne. Trop? Pas nécessairement. C’est la force de Marie le Franc. La description n’est jamais banale. La nature sauvage révèle les êtres à eux-mêmes. « Elle s'arrêtait, devant lui [Hélier] comme on s'arrête devant une forêt, avec timidité et rêverie. La forêt domine de sa hauteur et de son épaisseur. Il faut lui demander la permission d'avancer. Elle se referme à mesure qu'elle s'ouvre. Elle recrée de l'ombre et du mystère. Elle donne envie de regarder en arrière. Elle prépare, à notre insu, un chemin de retour. Elle arrache à nos épaules des pans d'ombre qu'elle tisse avec la sienne : elle force la pensée à semer sur ses pas. Le progrès qu'on fait en elle ne signifie pas l'abandon d'un lambeau de soi. La recherche n'est pas destructive. » L’humain s’y retrouve comme au premier temps de l’humanité, démuni, vulnérable : « La forêt était d'une vieillesse inimaginable, couverte d'une pourriture végétale amoncelée par les siècles. Des arbres géants étaient couchés à terre, moussus, en apparence intacts, dans l’attente d'une sépulture. On posait le pied dessus, sans défiance, et on y enfonçait jusqu'au genou. » À vrai dire, aucun auteur québécois de souche n’a mieux décrit la forêt que cette Française. Ce roman ressemble beaucoup à La Randonnée passionnée que j’ai déjà blogué. Le Franc reprend ses deux thèmes de prédilection : la nature et l’amour. Tout un chapitre, le onzième, est consacré au thème amoureux. ****

Extrait
Les arbres étaient de petites et de grandes maisons, des édifices majestueux et un nombre infini de cabanes jetées les unes sur les autres. Les branchages formaient des charpentes, des toits, des pans de murs. Il y avait des ombres incompréhensibles, emprisonnées entre les arbres. On s'en allait dans la forêt en cherchant ses intentions. On arrivait tout d'un coup à des endroits où la lumière s'était accumulée depuis des siècles, comme si un grand lampadaire eût continué d'éclairer une ville où ne vivait. plus personne. On restait un instant sur les bords, à regarder la zone lumineuse, entre les branches écartées, osant à peine la troubler. On respirait en elle l'haleine des âges. On n'avait d'autre but que d'aller de l'avant. L'effort humain devenait enfin désintéressé : il n'avait plus pour objet d'ajouter au fatras de ses acquisitions. Il cédait à la magie de la solitude qui agrandissait sans cesse son cercle. Toute chose avait un envers, un au-delà. C'était à la partie de la forêt qu'on ne voyait pas et que l'on n'atteindrait probablement jamais qu'allait la curiosité. Elle devait aboutir à des lieux fantastiques, qu'on ne réussissait pas à concevoir, dans lesquels l'imagination se plaisait à se dissoudre. Il y avait une ivresse à avancer sans chemin, à éparpiller au vent des efforts perdus. Il fallait de temps en temps placer doucement son visage contre les arbres et jeter une exclamation sourde : « Forêt Tremblante ! » comme pour s'alléger d'un amour accumulé. On éprouvait de la reconnaissance qu'elle vous tolérât au centre de son mystère, et l'on se sentait devenir partie de ce mystère. Elle avait une personnalité qui tenait à la fois de la bête et de l'homme : puissance physique et spiritualité, mais l'une et l’autre décuplées, sans bornes. (p. 136-137)

Marie Le Franc sur Laurentiana
Hélier fils des bois

21 juin 2008

Les Habits rouges

Robert de Roquebrume, Les Habits rouges, Montréal, Fides, 1948, 170 p. (1re édition : Paris, Éditions du Monde nouveau, 1923, 280 p.)

Les événements de 1837, la Rébellion des Patriotes, figurent en toile de fond du roman. L’histoire est plutôt bâtie autour d’une jeune fille, Henriette de Thavenet, 19 ans, dont le père est ami des Anglais. Contrairement à celui-ci, elle est une patriote. Un soldat anglais, le lieutenant Fenwick, est amoureux d’elle, mais elle le tient à distance. Elle a pour amie la fille de Colborne, Lilian, elle-même courtisée par deux Canadiens français, D’Armontgorry (un Canadien français qui fait partie de l’armée anglaise, mais qui se rangera du côté des patriotes et qui sera fusillé) et Jérôme de Thévenet (le frère d’Henriette). Bref, toutes ces histoires d’amour entre Anglais et Canadiens français seront brisées par le conflit.

Roquebrune décrit la bataille de Saint-Denis où les patriotes sont victorieux et celle de Saint-Charles où ils sont défaits. On voit davantage leur désir de créer une république à l’américaine que de devenir indépendants. Roquebrune montre bien que l’aristocratie et le clergé se rangent du côté des Anglais. Il décrit aussi le peu d'empressement du peuple à embrasser la cause des patriotes.

Plusieurs personnages historiques font partie de l’histoire : Lord Gosford est présenté comme un bon fonctionnaire anglais, ayant beaucoup d’empathie pour les Canadiens français; le général Colborne, au contraire de Gosford, ne rêve que d’écraser les rebelles. A côté de ces personnages anglais, on rencontre Papineau, Nelson, Lorimier, Chénier, Haldimand… Mais on ne les voit pour ainsi dire à peu près pas, tout compte fait moins que les Anglais. Il y a aussi le vieux notaire Cormier et son serviteur Cotineau (personnages fictifs, sauf erreur) : le premier sera tué lors de l’affrontement de Saint-Charles, le second fera partie des 12 pendus.

« Les Habits rouges ont bien la clarté, la sobriété et l’impartialité de l’œuvre historique; mais ils sont dépourvus des qualités d’imagination, de sensibilité, de chaleur, de coloris et d’intérêt soutenu qui sont le propre de la trame romanesque.. » (Jean-Charles Harvey, Pages de critiques, Québec, Le Soleil, 1926, p. 115). Je suis d’accord avec Harvey. Voilà un roman qui se lit bien, assez vif, bien fait et pourtant... Il me semble qu’il ne lève pas vraiment.

Voulant sans doute éviter les grandes envolées romantiques et le patriotisme facile de ses contemporains, Roquebrune a vidé son roman de toute émotion. Il n’y a pas de héros, les intrigues amoureuses sont à peine esquissées. Plus encore, il n’y a pas de parti-pris. Colborne figure comme le « méchant Anglais », mais le gouverneur Gosford et le jeune lieutenant Fenwick sont très sympathiques. Même chose du côté canadien-français. D’Armontgorry peut sembler un traître, mais il abandonne l’habit rouge dès le début des hostilités, ce qui « tue » le personnage du point de vue romanesque. Seule Henriette de Thévenet accomplit une action un tant soi peu héroïque. Si au moins elle avait assumé son amour naissant pour le jeune officier Fenwick... Elle prendra la pleine mesure de son sentiment, quelque temps après la mort de celui-ci.

La partie historique demeure malgré tout intéressante : le fil des événements, la stratégie des patriotes et le refus de s’engager du clergé et des aristocrates sont bien rendus. Les batailles de Saint-Denis et de Saint-Charles sont sommairement décrites. Il me semble que le récit s’interrompt trop tôt, abandonnant les patriotes condamnés à leur exil et, pour douze d’entre eux, à leurs échafauds. ***

Extrait
Les candélabres allumés sur la cheminée et dont les sautillantes lumières se reflétaient dans la glace trouble, achevaient de donner à ce salon un aspect funèbre.
Une dizaine d’hommes y étaient réunis. Assis ou debout, ils causaient à mi-voix. Des anneaux bleuâtres de fumée montaient des pipes et des cigares et s’étiraient vers la chaleur du poêle. Chaque fois que la marteau de la porte retentissait, les conversations s’interrompaient. Le nouveau venu entrait, serrait les mains, échangeait quelques mots avec chacun, puis s’isolait dans un coin avec Cormier. Celui-ci tirait fréquemment sa montre qu’il consultait d’un coup d’œil. Ce geste avait quelque chose de nerveux et de machinal qui trahissait une préoccupation inquiète.
Enfin, à dix heures, il s’avança au milieu de la chambre, parut faire le compte de ses hôtes et dit d’une voix grave : »Messieurs, nous sommes au complet. » Puis se tournant vers un homme de haute taille qui, devant le poêle, chauffait la semelle de ses bottes :
- Papineau, à vous la parole.
Il y eut un mouvement général des fauteuils. Le silence se fit immédiatement. Quelqu’un secoua sa pipe sur son talon. Papineau se retourna.
Sa figure apparut éclairée d’un côté par les bougies. Ses traits, modelés durement par la lumière et l’ombre, avaient un relief magnifique. Aucune mollesse ne venait alourdir ce masque où les yeux se creusaient comme dans une figure de pierre. Le front était allongé par les cheveux rejetés en arrière. La bouche mince, aux lèvres un peu tombantes, était dédaigneuse sous un grand nez frémissant. La maigreur de ce visage était vigoureuse et une autorité émanait de tout l’homme. Drapé dans son manteau qu’il avait gardé, il prenait une attitude un peu théâtrale. Toutes les têtes étaient tendues vers lui.
- Messieurs, dit-il lentement, il était bon de nous réunir encore ce soir. Il était nécessaire de nous concerter avant de prendre une décision définitive. Et cette assemblée revêt un caractère d’autant plus solennel qu’elle sera la dernière que nous tiendrons. » (p. 76-77)

16 juin 2008

Les Ribaud

Ernest Choquette, Les Ribaud, Montréal, Eusèbe Senécal, 1898, 354 pages. (Deuxième édition revue : 1926)

En 1834, le vieux Docteur Ribaud perd son fils Gabriel lors d’un duel : celui-ci a provoqué un officier anglais qui insultait les Canadiens. Il reste seul, avec Madeleine, sa fille bien-aimée, sa femme étant morte depuis longtemps. Trois ans après le duel, le désir de vengeance du docteur n’a pas faibli. Comme on le sait les événements se précipitent après le rejet des 42 résolutions envoyées à Londres. Le docteur participe aux assemblées publiques levées par les patriotes, aux côtés de Viger et Papineau. Mais un défi encore plus grand lui pend au nez : sa fille Madeleine, laissée à l’écart de la politique et ignorant tout de la mort de son frère, s'est amourachée de Percival Smith, un officier britannique qui fut témoin lors du duel qui a détruit la vie de Ribaud. À son crédit, on peut dire qu'il avait essayé d’empêcher le duel.

La bataille de Saint-Charles s’annonce. Le vieux docteur, sidéré à l’idée que sa fille puisse épouser un Britannique, décide de profiter des événements pour supprimer en tout honneur le capitaine Smith. Aidé de son serviteur François, il court au-devant de l’armée anglaise, se poste sur un promontoire, juste au-dessus d'une rivière que devra franchir la troupe en marche vers Saint-Charles. Quand celle-ci se présente, il vise le capitaine et le tue. Du moins le croit-il. Ce qu’il ignore, c’est que Percival a promis à Madeleine de ne pas verser le sang des patriotes et qu’il a échangé son poste contre celui du porte-drapeau. Cela, même Madeleine l’ignore. Au retour de l’armée, Madeleine, n’apercevant pas le capitaine Smith marchant devant les troupes, s’évanouit, puis sombre dans un délire. Tout indique qu’elle va mourir. Son père et le vieux curé n’y peuvent rien.

Finalement, quand son père apprend que le capitaine Smith est vivant, après un terrible débat intérieur, il finit par admettre que son amour filial doit triompher de son patriotisme et il se rend au fort pour obtenir que le capitaine accoure auprès de sa fille mourante. Mais le capitaine, ayant eu vent de l’affaire, est déjà rendu auprès de son amoureuse. Tout est bien qui finit bien. Français et Anglais sont réunis par l’amour. Un an passe et nos deux jeunes gens se marient.

Il va de soi que ce genre d’intrigue n'est pas original. Ici, au Québec, Aubert de Gaspé l’utilise dans Les Anciens Canadiens. C’est le dilemme cornélien, celui de Rodrigue dans Le Cid de Corneille : comment sauver son honneur sans renoncer à l’amour ? L’idée générale qui s’en dégage est un peu surprenante, tout de même. Choquette décrit avec beaucoup d’emphase et de sympathie les sentiments patriotiques de Ribaud et de ses compagnons d’armes. Mais la fin du roman nous amène sur la voie de la nécessaire réconciliation. On voit dans le roman un curé assez surprenant ; lui, malgré son patriotisme, il encourage l’amour de Madeleine et Percival.

L’intrigue amoureuse occupe plus de place que l’intrigue historique. Les événements historiques sont bien minces. On y aperçoit Papineau « l’homme à la chevelure relevée en faisceau sur la tête » et Viger décrit comme « un bandit ou un démon ». On n’assiste pas aux batailles, on voit les événements presque uniquement à travers les yeux de Madeleine, elle qui ignore tout de la politique, qui est très loin des assemblées publiques et des scènes de combat. Le traitement est très romantique : les sentiments sont exacerbés, les personnages pleurent, veulent mourir d’amour, ou pour l’honneur, ou pour la patrie. Le roman, malgré des faiblesses de construction, se lit encore très bien. ***½


Extrait
Oh ! la maladie au foyer, quelle tristesse !
Le docteur Ribaud, dans sa longue expérience de médecin, avait côtoyé bien des souffrances, assisté à beaucoup de scènes navrantes, vu couler bien des larmes, et il n'y était pas resté indifférent, sans doute ; mais quel changement ce fut pour lui d'endurer ces angoisses pour son propre compte.
Depuis vingt-quatre heures, la fièvre le brûlait presqu'à l'égal de Madeleine. Tout l'épouvantait, tout l'oppressait dans la maison. Ces voix et ces pas en sourdine des domestiques, les chocs des verres à potions, les chuchotements inquiets, les gestes navrés des visiteurs, les portes fermées doucement, puis cette crainte mortelle subitement en constatant chez Madeleine une menace d'aggravation de la fièvre, du pouls, — toutes ces choses l'écrasaient et le laissaient sans la moindre énergie.
Mais, en même temps, quel soulagement, quel dégonflement de poitrine il éprouvait, quand, comptant tout bas sur son vieux chronomètre niellé : un deux, trois, quatre, cinq, six, il concluait à une amélioration des symptômes.
Il vivait ainsi, dans des alternatives d'espoir et de découragement, suivant les indications que lui donnait le pouls ou la fièvre de Madeleine.
Pendant ce temps-là, celle-ci toujours étendue sur son lit blanc, laisse entendre un soupir, un gémissement, ouvre tantôt un oeil, se retourne sur elle-même, murmure des lambeaux de phrases délirantes où se mêlent, dans une divagation complète, des noms, des mots dont elle embrouille et tronque les syllabes.
On voit cependant qu'il se fait un travail dans son cerveau à ses négations de la tête, ses gestes qui appellent ou repoussent, ses mouvements de lèvres, tantôt caressants, tantôt suppliants, et qu'épie anxieusement son père assis auprès d'elle.
— Souffres-tu ? lui demanda-t-il, tout bas.
Elle fit signe que oui.
— Où souffres-tu ? reprit-il.
Elle montra son front.
— Tu as mal à la tête ?... hein ?... Me reconnais-tu, maintenant ?... Regarde-moi...
— Oui... Ah !... les tambours... cours vite... tu le guériras, toi,... tu es si bon ;... lui aussi est bon... Les voilà...
Le docteur eut un froncement de sourcils.
Encore,... toujours,... murmura-t-il,... pauvre Madeleine,... comme elle l'aimait,... et il se mit à réfléchir profondément.
Qu'il avait donc durement payé les moments de bonheur qu'il avait eus dans sa vie. Comme tout lui avait menti. Il s'était fait un point d'orgueil et d'honneur d'aimer sa famille et son pays ; ces sentiments si nobles, qu'il avait fièrement affichés, lui avaient menti comme le reste. Sa torture avait été plus douloureuse, ses angoisses plus poignantes, le fiel bu plus amer, justement parce que son cœur avait été meilleur, son âme plus généreuse, son patriotisme plus ardent.
Sa conscience ne lui reprochait rien, non, rien,... pas même la mort de Percival. Il souffrait horriblement de la maladie de sa fille ; il n'avait pas dormi un seul instant durant les quarante heures, longues comme des années, qu'il venait, le cœur tenaillé par l'angoisse, de passer auprès d'elle, et pourtant,... s'il ne pouvait rien se rappeler, rien revoir sans frémir de la scène de là-bas, dont le tableau lui traversait si souvent l'esprit dans un éclair, il n'éprouvait ni regret ni remords.
Il combattait constamment pour oublier le rapport qu'il y avait entre ces deux noms : Madeleine et Percival. Car il ne voulait point, en s'accusant avec larmes du sort pénible de sa fille, envelopper dans la même douleur le sort du capitaine anglais.
Ce qu'il avait fait avait un contrecoup très rude. C'était bien triste pour Madeleine,...mais pour Gabriel?... Et ceci le consolait. (p. 291-296)


Lire le roman

Ernest Choquette sur Laurentiana
Carabinades
Claude Paysan
La Terre
Les Ribaud

12 juin 2008

Eva Charlebois

Maurice Genevoix, Eva Charlebois, Montréal, Flammarion-Bernard Valiquette, 1944, 205 pages.

Maurice Genevoix a publié deux romans « québécois ». J’ai déjà présenté Laframboise et Belhumeur et décrit brièvement les circonstances qui lui ont inspiré ces œuvres.

Dès qu’elle fût en âge de travailler, Éva Charlebois quitta ses parents adoptifs et vint travailler à Québec comme serveuse. Un jour, son frère lui présenta Reuben Jackson, un compagnon de travail ontarien. C’est le coup de foudre, même s’il comprend à peine le français et elle, l’anglais. Il lui demande de l’attendre jusqu’à ce qu’il trouve un emploi qui lui permette de concilier son goût pour l’aventure et son amour pour elle. Il déniche à Yaho, un petit bourg perdu dans les Montagnes Rocheuses, un poste de garde de la montagne. Complètement aveuglée par l’amour, elle l’épouse, abandonne parents et amis. À Yaho, elle trouve un emploi de serveuse au Kicking-Horse, hôtel qui accueille des touristes et les employés du CPR, car le train traverse le petit hameau. Le jeune couple est hébergé par Randolph Cordy, un vieux garde divorcé, qui vit seul dans sa villa. Comme Reuben est souvent parti dans ses pérégrinations dangereuses en haute montagne, la jeune femme, qui ne tarde pas à ressentir la nostalgie de son Québec perdu, tisse un beau lien d’amitié avec Randolph qui devient son confident.

Sa vie change quand le Kicking-Horse engage un nouveau barman, Antonio Clouthier, un jeune Chicoutimien. Les deux sympathisent, évoquent le Québec à loisir, sont inséparables. Éva ne devine pas que le jeune homme est amoureux d’elle, jusqu’au jour où il tente de la séduire. Bien qu’elle aime son mari, elle vient près de céder à ses avances, ce qui la bouleverse. Son mari finit par comprendre que sa jeune femme souffre d’être aussi souvent délaissée. Mais avant de ranger ses crampons, il doit effectuer un dernier voyage de reconnaissance en haute montagne. Malheureusement, il n’en revient pas. (voir l’extrait)

Éva doit donc décider de son avenir : rester à Yoho où son ami Randolph, qui est aussi amoureux d’elle bien qu’il ait le double de son âge, lui promet de l’aider; ou rentrer au Québec avec Antonio et retrouver son cher Québec. Qui va-t-elle choisir? Seul un deuxième tome aurait pu nous le dire.

L’idée de départ est bonne. Même si on a souvent évoqué l’exil des Canadiens français, on l’a peu souvent décrit de l’intérieur. On pense à Trente arpents, et puis après... Genevoix insiste beaucoup sur l’ennui de l’exilé, le dépaysement, mais peu sur la barrière de la langue et de la culture. C’est même un peu invraisemblable qu’une jeune fille de Charlevoix puisse se débrouiller en anglais dans les années 1940. Genevoix parsème son roman d’expressions québécoises (avec note en bas de page), mais est-ce suffisant pour en faire un roman québécois? En changeant quelques passages, en remplaçant les Rocheuses par les Alpes, l’anglais par le valaisan et le roman aurait pu se passer en Suisse. Certains détails, il me semble, trahissent l’écrivain français : une certaine insistance sur les aspects touristiques, une relation très distante entre les amis et même les époux qui se vouvoient, certaines expressions qui sont du terroir français... Maurice Genevoix présente une grande maîtrise de la langue, ce qui n’empêche pas que son roman, en son centre, piétine. ***

Extrait
Il vit alors, tout près, dans la nuit claire, la silhouette de l’homme qui venait. C’était bien Georgie, en effet. Lui aussi, en approchant, avait feutré le bruit de ses pas dans les herbes de l’accotement. Il s’approcha de la galerie où Randolph venait d’apparaître, penché vers lui, un doigt sur les lèvres. Et, quand Randolph fut descendu, au pied même des degrés de bois, Georgie parla très vite, dans un chuchotement oppressé :
- Ils sont morts, Randolph, tous les deux... Dans le glacier, à deux milles à peine de la route. Ce brusque retour de temps chaud... un pont de neige aura cédé. Nous les avons cherchés tout le soir, avec les hommes de Jasper...
- Plus d’espoir, réellement, Georgie?
- On ne les retrouvera même pas.
Georgie se tut. Les souffles se mêlaient presque. Randolph, les épaules plus courbées, gravit le premier degré. Georgie fit seulement un signe qui demandait clairement : « Elle est là? » Il vit Randolph incliner la tête, et s’éloigna, ombre muette, dans la nuit.
Toute la clarté de la lampe donnait du côté de la porte. Mais l’écran qui la masquait épandait dans l’angle opposé une nappe d’ombre où l’on entrevoyait à peine le divan rouge, la forme humaine étendue sur lui. Randolph traversa la clarté, pénétra dans la zone d’ombre. Elle n’avait pas bougé. Il y avait maintenant, sur son visage, un déliement plus profond, plus confiant, une vraie paix. Randolph s’assit sur le bord du divan, à la place même qu’il avait quittée. Il attendit qu’elle s’éveillât. » (p. 195-196)

7 juin 2008

Marie-Louise des champs

Pierre de Grandpré, Marie-Louise des champs, Montréal, Fides, 1948, 173 pages.

Marie-Louise Cordeau, même si elle est issue d’une famille paysanne, est une jeune fille brillante, dont la personnalité étonne son entourage. Son père, qui a perçu la nature exceptionnelle de cette enfant, lui a payé des études qui lui ont donné un raffinement qui détonne dans son milieu. Les garçons de son petit village des Laurentides osent à peine l’aborder, même si elle est très sociable et pas du tout imbue d’elle-même. De toute façon, tous ces garçons présentent peu d’intérêt à ses yeux, sauf Côme Damien, qui lui fait une cour tout en délicatesse et à laquelle elle semble quand même un peu sensible. L’été, comme son village est aussi un lieu de villégiature et qu’elle s’occupe d’un restaurant-bureau postal, elle a la chance de rencontrer des gens des classes supérieures. C’est ainsi qu’elle fait la connaissance d’un jeune avocat, Georges Simon : elle tombe amoureuse de ce gars raffiné et lui aussi éprouve beaucoup d’attirance pour cette fille saine, brillante. Pourtant, il garde un certain quant à soi, incompréhensible pour la jeune fille.

L’automne venu, Marie-Louise, voyant partir l’élu de son cœur, décide de déménager en ville. Georges lui trouve une pension et un emploi. Plus encore, il la fréquente assidument, l’aidant à apprivoiser la grande ville et à parfaire son éducation culturelle. Il semble lui être complètement dévoué, amoureux d’elle; pourtant, le mot qui transformerait leur amitié en amour ne vient jamais. De guerre lasse, la jeune fille lui impose le jeu de la vérité. Il finit par lui avouer que le but de sa vie, c’est d’abord d’accomplir son rêve de jeunesse, soit devenir une personne influente dans la société. Il a rencontré un célèbre avocat qui l’aide à gravir les échelons. Il est déjà prévu qu’il va épouser la fille de ce dernier. Dégoûtée, Marie-Louise décide de rentrer chez elle. C’est ce bon Côme Germain qui l’attend à la gare.

Il ne faudrait surtout pas mettre ce roman dans les mains des féministes. Avec raison, elles crieraient à la bêtise. Premièrement, il est bien évident que la jeune fille ne peut rien faire sans les hommes; mais plus encore, qu’elle décide de revenir à la maison, donc de revenir en arrière, elle qui commençait à s’affranchir des hommes est, à proprement dit, aberrant. Les gens de la ville sont tous fourbes et mauvais, les gens de la campagne simples et bons. Le roman aurait pu évoluer de façon tellement différente.

Sinon, c’est un roman sentimental avec peu de profondeur. En fait, c’est un roman qui véhicule très peu de sens. Quand Marie-Louise fait la découverte du milieu artistique, l’auteur se permet de critiquer les milieux d’avant-garde. On se demande s’il n’est pas en train de défendre la naïveté de son roman.

Extrait
— Pauvre petite... sois sûre que si je n'écoutais que l'impulsion du moment, je te prendrais dans mes bras et je te dirais : « Soyons heureux, je travaillerai ferme pour toi. Nous monterons ensemble. Cela prendra dix ans, quinze ans... » Voilà ce que je te dirais... Encore une fois, comprends-moi, conseille-moi. Comprends que j'obéis en te parlant à une décision prise lorsque j'étais un étudiant inquiet et laborieux, une décision froide, brutale, qui fait ma vie depuis sept ans. Je me suis encoigné dans l'idée que pas une femme, pas un sentiment, rien ne pourrait m'amoindrir ni me faire dévier de ma route ; j'avais résolu d'écarter impitoyablement de ma vie tout ce qui ne favoriserait pas mon ambition. J'accomplis une sorte de programme. Tu comprends bien un peu cela, dis-moi ? Je tâche de ne rien omettre, mais je t'assure que mon état d'âme n'est pas facile à éclaircir... Je ne sais plus du tout... Je suis embarrassé... embarrassé !... je ne sais vraiment que faire... ah... misère !
Il s'était levé et arpentait la pièce, déjà envahie par la pénombre. Quand il passait devant la fenêtre, elle distinguait, à la lueur rosé du jour finissant, ses traits bouleversés, et le désordre de sa cravate et de son col ouvert, qu'il tourmentait de ses doigts nerveux.
— Mais c'est affreux ce que tu dis là, Georges. C'est affreux et c'est inhumain... C'est bête ; est-ce qu'on attache une telle importance à une résolution de jeunesse ?
— Ce n'était pas une résolution ordinaire...
— Mais cette résolution était absurde, c'était une erreur. On ne connaît pas ce que réserve l'avenir... Il est fou de régler d'avance sa destinée !
— Je sais, ma chérie, c'est ignoble... Je savais que
tu n'admettrais pas de tels calculs. Mais ne t'affole pas et ne sois pas trop dure. S'il le faut, j'ajournerai la réalisation de mes projets, je me transformerai...
— Il me semble que si j'étais un homme, j'aurais plus de courage que toi ! (Elle s'animait et sa voix laissait percer l'exaspération). Si j'avais ton talent, tes moyens, j'affronterais tout, la vie ne me ferait pas peur... et je saurais garder à mes côtés la femme de mon choix !
— Tu as raison, va, et je ne suis qu'un odieux égoïste... je suis lamentable !... je ne t'ai même pas parlé de ta douleur, à toi... Car tu en as, je le vois trop. Tu m'aimes donc bien, toi aussi ?...
C'en fut trop. Elle éclata :
— Je ne pensais pas qu'il fallait te le dire... Je t'aime comme jamais je n'aimerai personne. C'est mon premier, ce sera mon seul grand amour. Tu ne sais pas tout ce que tu as été pour moi, ce que tu m'as révélé, et ce que je vais perdre... Tout, dans ma vie, t'attendait... Je n'ai changé
d'existence que pour te garder... Maintenant, je n'espère plus rien... (p. 150-151)

3 juin 2008

Les Songes en équilibre

Anne Hébert, Les Songes en équilibre, Montréal, L’Arbre, 1942, 156 pages.

Anne Hébert publie ce recueil à 26 ans. Elle vit encore chez ses parents entre Québec et Sainte-Catherine-de-Fossembault. Son petit-cousin et ami Saint-Denys Garneau, retranché lui aussi dans le manoir familial, vit encore. Il décédera en 1943.

L’influence de Garneau est facilement perceptible dans cette œuvre. Il y a ce même style dépouillé, le vers libre, le refus de toute « image flamboyante », la présence d’une certaine fantaisie, certains motifs (l’arbre, l’eau), et ce sourire grinçant devant la douleur.

Le style n’a pas encore cette âpreté qu’il aura dans Le Tombeau des rois, et qui fera dire à Pierre Emmanuel que les poèmes ont été « tracés dans l’os par la pointe d’un poignard ». Plusieurs se présentent comme des chants, avec un vers ou plus servant de refrain, procédé très courant dans la littérature québécoise des années 20 et 30. Les vers sont généralement très courts, découpés en fonction du rythme plutôt que du sens.

Le recueil contient quatre parties : Songes, Enfants, Prières, L’Oiseau du poète. Il est dédié à son père et sa mère, ses « plus grands amis ». Il a été en nomination pour le prix David en 1943.

« Songes »
On a un peu de difficulté à comprendre le « drame » d’Anne Hébert, car « drame », il semble y avoir. Faut-il y voir le mal-être d’une jeune femme qui ne suit pas le chemin tout tracé de la femme de son époque ? De l’artiste qui ne trouve pas sa place dans la société? Faut-il y voir un mal existentiel? À lire ces poèmes, on imagine une jeune femme dont la vie a cessé d’évoluer au sortir de l’enfance. Elle vit chez et avec ses parents (très présents dans le recueil), encore toute à ses rêves d’enfant. Ce petit bonheur douillet est devenu sa prison, idée reprise dans plusieurs poèmes. Par exemple, dans le poème « Fontaine » : elle envie la statue au cœur de la fontaine sur laquelle l’eau se répand continuellement, se disant que celle-ci, toute passive qu’elle soit, participe ainsi à la vie : « Ah! Que ne suis-je fixée / En ce geste de statue! » Ou encore, confinée dans sa chambre, elle écrit : « Si je ne dois pas habiter ce jour, / Qu’il ne vienne pas me tourmenter! » Elle souffre de confinement : « L’on peut se perdre / Dans une grande forêt; / Et voilà, moi, / Je me suis perdue / Dans le feuillage / D’un arbre / Dans ma rue. » Le songe, comme le jeu l’est pour l’enfant, devient l’exutoire qui assure l’équilibre. « Qu’avez-vous fait ! / Ce désir qu’on croyait mort, renaît, / Et le songe en équilibre / Est tout désarticulé… » On le voit il s’agit de se maintenir sur cette ligne précaire entre le réel et l’imaginaire. L’art permet aussi d’atteindre cet état : « Holà ! peintres, poètes, / Dépêchez-vous, / Reconstruisez-nous / Le monde! » Si cet équilibre précaire se rompt, c'est la mort qui apparaît : « Une à une / À la file / Mes fées / M’ont quittée, / Et je suis restée seule / Avec un grand Christ / Entre les bras. »

« Enfants »
La deuxième partie est beaucoup plus riante. Hébert développe le thème de l’enfance, avec à peu près les mêmes motifs que Garneau : le jeu, la fantaisie, l’imaginaire, l’incompréhension des parents. Et le thème se déplie de la même façon : du bonheur de l’enfance protégée à la perte. Les grandes personnes, mais non ses parents, comprennent bien mal les enfants. Sur son père elle écrit : « Je te dois la lumière / Et cette façon / De tenir mes yeux ouverts / Pour t’aimer. » Et de la relation avec sa mère elle écrit : « Comment traduire nos muets colloques? / Mon âme claire se mirant / Dans son âme plus claire? »

« Prières »
On savait que La Bible était l’un des livres de chevet d’Anne Hébert. J’avoue que je n’avais jamais lu ses poèmes religieux. Dans cette partie de son recueil, on retrouve une ferveur religieuse, des élans de mysticisme qui vont sans doute surprendre le lecteur plus jeune, qui ne connaît que la « dernière » Anne Hébert : « Je regarde le crucifix, / Et je comprends / Que, pour me rendre / Jusqu'à Vous, / II me faut apprendre / Toute la Croix, / Pied à pied, / Pouce à pouce ; / Y grimper / Comme à un arbre difficile. / Sans rien en excepter » Des poèmes sont dédiés à la Vierge, à Thérèse de l’enfant-Jésus. Mais le plus grand morceau a trait aux souffrances du Christ pendant la Passion, qu’elle finit par assimiler à ses propres souffrances. Ainsi à propos de Pâques (la résurrection du Christ) : « Quand pourrai-je contempler le visage / De cette joie éclose en moi ? / Quel est ce fruit / Dont Vous m'avez confié la semence ? / Est-il donc si lent à mûrir / Qu'il faille ces journées immobiles, / Cette séparation d'avec l'air et les vivants / Et cette consommation dans l'ombre ? / De même qu'il n'est pas / De carême sans Pâques, / Ni d'Avent sans Noël, / Je crois à cette joie de ma douleur. »

« L’Oiseau du poète »
« Le poète manie les symboles / Avec ses mains déliées. » Hébert s’interroge sur le rôle, la place du poète dans la société, mais surtout sur le mystère de l’inspiration. Le rôle du poète, c’est de donner. Il ne fait que recueillir le matériau de base, ensuite il le transforme : « L’univers penche et glisse / dans sa main, / Avec ses parties d’ombre / Qui sont les mystères. » Le poète est un être à part, parfois bafoué par les hommes. C’est Dieu qui lui donne l’inspiration. « Il coupe / De quoi faire un poème / Et tend cette fraction divine / Au poète ébloui / Qui serre dans ses paumes / L’argile et le mystère. »

Il est intéressant de lire ce recueil, ne serait-ce qu’il nous permet d’envisager tout le chemin que Anne Hébert va parcourir dans les dix années suivantes. Ce que je vais dire est sans doute un peu sacrilège pour les inconditionnels de l’auteure, mais avec le recul des ans et compte tenu de la suite de son œuvre, il me semble que certaines coupures auraient donné plus de force au recueil.

Anne Hébert sur Laurentiana
Les Songes en équilibre
Le Torrent
Le Tombeau des rois
« Il y a certainement quelqu’un »
Les Chambres de bois