29 février 2008

Dolorès

Harry Bernard, Dolorès, Montréal, Albert Lévesque, 1932, 223 pages.

Jacques est un jeune avocat qui travaille pour l’étude d’Oscar Duchesné. Il est amoureux d’une amie d’enfance, Lucille, qu’il doit épouser bientôt. Son patron lui confie une mission au nord de Montréal : enquêter sur un certain Bussière qui aurait assassiné sa femme, crime dont il n’aurait pas été puni. Il prend donc le train, en principe pour un voyage de deux semaines. Le lieu dit se trouve dans un rang. Un vieux saoulon a le mandat de le conduire chez Bussière (qui héberge et emmène des touristes dans des excursions de pêche) pour qu’il puisse enquêter.

Or, un accident se produit et en pleine nuit, il frappe à la porte d’une maison inconnue. Là habite un vieux couple et une jeune fille, Dolorès. Jacques s'installe chez ces inconnus. Il apprend que la jeune fille vient de Montréal, que son père est riche et qu’elle vit ici, seule avec le vieux couple qui veille sur elle. Il apprend aussi que son fiancé s'est tué dans un accident de chasse. Elle n'a plus voulu retourner en ville depuis ce tragique événement, sa santé mentale vacillant.

Jacques en oublie complètement son enquête et sa fiancée, et tombe amoureux de Dolorès. Ensemble, ils font de grandes promenades romantiques dans la forêt qui les encercle (René de Chateaubriand ou presque). Ils sont amoureux. Il retourne à Montréal pour régler ses affaires, décidé à acquérir une étude à Mont-Laurier, pour rester près de sa belle. Malheureusement, au retour, il apprend que la jeune fille est devenue folle à la suite de l'incendie qui a détruit la maison qu'elle habitait.

Beaucoup d’introspection. Histoire d’amour, d’inspiration romantique (la jeune fille qui cache un terrible secret, la nature sauvage.) Dans la même veine que Juana mon amour. Relation amoureuse d’un romantisme suranné. Je suppose que l’auteur en était tout à fait conscient. Il a sans doute essayé de créer un roman populaire. **

ExtraitJ'achève de lire un roman ingénieux. Une histoire impossible, mais contée avec tant d'à-propos, de couleur, de naturel, qu'on la croirait vraie. Le tout est prenant. Faux néanmoins, cruel, mais faux comme l'amour et cruel comme la vie. Ces écrivains savent nous faire souffrir! Avec quoi? Rien, la plupart du temps. S'ils nous émeuvent, c'est à cause de nous. Ils exploitent la douleur et l'amertume qui sont en l'homme. Ce n'est pas tant leurs personnages que nous-mêmes qui nous intéressent. Par un effet du subconscient, c'est notre image que nous cherchons dans les œuvres. L'homme qui porte une grande peine,— comme une femme un enfant,— est triste jusqu'à la mort devant certains livres. Il y a reconnu son visage. Non pas son visage de chair, mais l'âme de son âme, ce qui vit en lui de plus caché, de plus secret.

Je n'ai rien d'un psychologue, ni ne me pique d'une clairvoyance particulière. J'ai les yeux ouverts, c'est tout. Il se peut que je me trompe, niais j'ai cru reconnaître que les gens matériellement heureux n'ont pas de temps à perdre aux livres. Ils ont d'autres soucis. Leurs appétits les occupent, et leur suffisent. Satisfaits d'eux-mêmes, ils ne s'attardent pas à penser. La faculté de souffrir, rançon de l'intelligence, n'existe chez eux qu'à fleur de peau. Ils se laissent vivre. Peu compliqués, ils acceptent les choses telles qu'elles sont, sans souhaiter ce qu'elles ne peuvent donner. En somme, ils ont raison. Que sert à l'homme de gagner l'univers?

Pourquoi ces lignes? Je ne sais. Il y avait du papier, sous ma main, et je me suis mis à écrire. Cette habitude de noter mes impressions, en marge d'une lecture! Elle m'a joué de mauvais tours dans ma jeunesse. Passons. Je reviens au roman qui m'a bouleversé, et que je reprendrai demain, pour me faire un peu plus de mal. Je puis bien dire, puisque je déchirerai ces pages, que ce livre me réfléchit comme un miroir. A des variantes près, il dévoile le secret de mon existence. Chaque ligne s'est enfoncée en moi comme un fer dans une plaie. Je me sentais accablé, sans même avoir le courage de pleurer. Le livre me jetait à la face la mélancolie, la dureté de tant d'années perdues. Perdues par ma faute. Au fait, je me demande si je dois détruire ces notes? Elles me donnent l'idée de raconter ce que jamais je n'ai révélé à personne, et qui explique le non-sens, l'inutilité de ma vie. Un homme du métier y trouverait les éléments d'un drame qu'il lui suffirait de lier ensemble. Je les lui donne. Puisse l'œuvre qu'il en tirera ne pas tomber sous les yeux de celle-là qui vit toujours, vieillie comme je le suis moi-même, et qui n'a pas compris. (p. 9-10)

Harry Bernard sur Laurentiana

Dolorès
Juana mon aimée
La Dame blanche
L’Homme tombé
La Ferme des pins
La Maison vide
La Terre vivante
Les Jours sont longs

25 février 2008

Juana, mon aimée

Harry Bernard, Juana, mon aimée, Montréal, Albert Lévesque, 1931, 212 pages.

L’action du roman se passe dans un petit village imaginaire de la Saskatchewan au début des années 30, dans un milieu qui semble francophone. Le narrateur en est Raymond Chatel, 35 ans, un journaliste qui a dû quitter Montréal pour aller se refaire une santé à la campagne. Conseillé par un missionnaire, il se retrouve dans une ferme de l’Ouest canadien, celle de Michel Lebeau, de sa femme et de ses trois enfants. Pour s’occuper, il travaille au champ, travail qu’il n'a jamais fait. L’hiver, il enseigne aux enfants.

Pendant le deuxième été, lors d’une partie de chasse dans les environs de la ferme, il croise Juana, une jeune femme dont il tombe amoureux (voir l’extrait). Elle vient aussi de Montréal. Son père est venu s’installer en Saskatchewan, après la mort de sa femme et ils habitent dans les environs. Or, celle-ci s’avère la petite sœur (elle a maintenant 22 ans) d’une ancienne flamme de Chatel, du temps où il vivait à Montréal. La jeune fille finit par lui révéler qu’elle est amoureuse de lui. Pour une raison incompréhensible, elle le tient à distance. Plus encore, quand son père meurt, elle épouse un autre homme. Ils se revoient plus tard et Chatel découvre le problème : elle le croyait marié.

Intrigue secondaire : la femme de Lebeau veut revenir vivre à Montréal. Son mari devrait travailler dans une usine. Elle finit par comprendre, grâce à un voyage à Montréal, qu’ils sont mieux sur une terre dans l’Ouest.

Autre intrigue secondaire : la fille ainée de Lebeau est aussi amoureuse de Chatel.

Le sujet est intéressant : les Canadiens français n’ont pas tous émigré aux États-Unis. Plusieurs sont allés dans l’Ouest canadien. Bernard avait l’occasion de développer ce thème, ce qu’il ne fait pas. Il choisit l’Ouest pour l’exotisme. Il veut raconter une petite histoire d’amour qui sera « vendeuse ». Or, cette intrigue sentimentale présente bien peu d’intérêt. **

Extrait

C'est au lendemain d'une conversation de ce genre que je connus Juana. Nous étions en mai, le neuf, exactement. Je n'oublierai jamais cette date. Elle chante en mon cœur, je la possède comme un trésor. Pourquoi le souvenir a-t-il tant de puissance? Je n'ai qu'à fermer un peu les yeux, par une tiède journée de printemps, et la svelte figure de Juana surgit devant moi, rieuse et grave. Comme si elle n'était pas partie à jamais, disparue de ma vie! Comme si elle ne m'était pas aussi inaccessible qu'une morte! Ma main tremble à tracer ces mots. Que dirait Juana, mon aimée, s'il lui était donné de lire par dessus mon épaule? Il me semble qu'elle vient à petits pas, que je l'entends glisser derrière moi, s'appuyer au dossier de ma chaise et me donner brusquement, en éclatant de rire, un grand baiser dans le cou. Juana, petite fée de la prairie, déesse de la moisson, reine de mon rêve inachevé! Je te vois telle que t'ai connue, sans orgueil et sans pose, avec tes gestes simples et la générosité spontanée de ta jeunesse. Tu vis en moi, plus vivante que jamais, et pourtant plus lointaine que les mortes véritables.
Je dormais.
Allongé parmi l'herbe drue, dans l'ombre chiche que projetait un bouquet de trembles et de peupliers graciles, je m'étais assoupi sans m'en apercevoir. Fatigué de la selle, j'avais marché pour me dégourdir les jambes. Ma jument suivait en liberté, les guides sur le cou. Ayant atteint les petits arbres qui me cachaient l'horizon depuis longtemps, je ne sus résister au plaisir de m'étendre sous leurs branches. Je m'endormis presque aussitôt. Quand je rouvris les yeux, Juana était devant moi.
Elle parla la première. (p. 52-53)

Harry Bernard sur Laurentiana
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Juana mon aimée
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18 février 2008

Divers

Philippe Aubert de Gaspé, Divers, Montréal, Beauchemin, 1924, 123 pages. (1re édition : 1893)


L’éditeur nous avertit en avant-propos qu’il a « découvert le manuscrit de l’auteur parmi des papiers de famille ». Il demande au « lecteur bienveillant de prendre en considération que ce sont les derniers écrits d’un octogénaire, qui est décédé avant d’avoir eu l’avantage de pouvoir les repasser ».

Femme de la tribu des Renards
Monsieur Couillard, surpris par une tempête sur le Saint-Laurent, est obligé de gagner la rive près de Berthier. Sur place campent des Abénakis. Avec eux vit une jeune esclave de douze ans de la tribu des Renards (Iroquois). Tout le monde, et surtout les enfants, la martyrisent, tant et tant que la jeune fille s’en trouve fort mal en point. Pris de compassion, Monsieur Couillard réussit à l’échanger contre un fusil et la ramène chez lui. Cette Indienne va vivre toute sa vie avec les Couillard, développant une relation très maternelle avec leur fils. D’ailleurs, plusieurs années plus tard, le fils Couillard et l’Indienne seront pour ainsi dire réunis dans la mort, puisqu’ils mourront presque en même temps.

Le Loup-Jaune
Plusieurs Indiens plantaient leur tente sur la grève d’un terrain qui appartenait à la famille de Gaspé. Entre autres, il y avait un vieux Malachite qui pouvait bien avoir cent ans. Il lui manquait quelques doigts et quelques orteils, conséquences de deux séances de torture que lui avaient fait subir les Iroquois. S’il s’en était tiré, c'est qu’il possédait un don de ventriloque dont il se servait pour apeurer ses ennemis.

La statue du général Wolfe
Qui a créé la statue de Wolfe qui trônait à « l’encoignure des rues du Palais et Saint-Jean »? Est-ce Ives Cholet? Avec moult dates à l’appui, De Gaspé va démontrer que ce ne peut être Yves Cholet mais plutôt certains de ses frères. L’auteur en profite pour raconter l’histoire de cette famille.

Le village indien de la jeune Lorette
1816. L’auteur rencontre Grand Louis, un Huron célèbre, sur le bord du lac Saint-Charles. Cet Indien est reconnu pour son intelligence, son sens de la répartie. De Gaspé, moyennant quelques rasades de brandy, lui fait raconter la légende du Grand Serpent, ce mauvais esprit à l’origine de la quasi-disparition des Hurons. En fait, le Grand Serpent, ce serait le petit Manitou que les Indiens adoraient avant la venue des Européens. Un Indien, Otsitsot, aurait vendu son âme au petit Manitou pour obtenir plaisir et richesse. Ainsi attira-t-il la malédiction sur son peuple. À l’heure de la mort, il voulut se faire pardonner sa vie de débauches par une Robe noire, mais le petit manitou se chargea de cueillir l'âme de ce renégat.

Dans les deux premiers et le dernier récit, De Gaspé donne la parole aux Amérindiens. Il se contente de mettre par écrit ce qu’on lui a raconté. D’ailleurs, il met en scène le moment où il recueille le récit. Artifice de narrateur ou honnêteté intellectuelle? Il est également présent dans le troisième récit, mais cette fois-ci, comme premier narrateur d’un récit qui tient davantage du documentaire que de la fiction. Bref, ces histoires ne sont pas présentées comme des fictions mais plutôt comme des souvenirs personnels. Bien entendu, les témoignages fictifs ou réels sur la vie des Indiens, au début du XIXe siècle, sont toujours intéressants. On regrette toutefois que les récits de De Gaspé soient racontés avec si peu de vivacité.

Extrait
Le souper était fini ; et monsieur Couillard, assis sur le sable devant le wiggam de son hôte, fumait la pipe en devisant de guerre et de chasse avec le vieil Indien, lorsqu'un cri perçant lui fit lever la tête, et une jeune Sauvagesse de onze à douze ans, poursuivie d'autres enfants, dont une tenant un tison ardent, vint se réfugier près de lui. La malheureuse avait l'œil droit ensanglanté.
Monsieur Couillard, après avoir mis en fuite ces noirs diablotins, demanda au vieux chef, qui continuait à fumer en silence comme s'il n'eût rien vu, pourquoi ils permettaient à leurs enfants des jeux aussi cruels ?
« C'est une esclave ! » répondit l'Indien en montrant l'enfant du doigt avec un geste de mépris, et en haussant les épaules.
« Dieu de bonté ! s'écria monsieur Couillard, c'est une esclave ! Elle mangera, quand les autres seront repus, les restes qu'elle disputera aux chiens de ses maîtres, et elle a à peine douze ans ! Elle dormira quand ses bourreaux seront las de la torturer, et elle a à peine douze ans ! Elle sera vêtue pendant les saisons rigoureuses des haillons que les autres auront rejetés, et elle a à peine douze ans ! Elle n'entrera dans le wiggam de ses maîtres, pendant l'hiver, que si les autres enfants ne prennent pas un plaisir cruel à la voir transie de froid grelotter sur la neige, et elle a à peine douze ans ! Elle paraît d'une constitution robuste, et elle souffrira un long martyr, car elle a à peine douze ans ! »
Et l'excellent homme, déchirant un mouchoir pendant cet aparté, en faisait une compresse imbibée dans l'eau froide, qu'il appliqua sur l'œil à demi crevé de la malheureuse esclave. (p. 32-33)


Aubert de Gaspé sur Laurentiana
Divers
Les Anciens Canadiens
Les Anciens Canadiens (théâtre)
Mémoires





15 février 2008

Les Beaux Jours viendront...

Charles-Henri Beaupray, Les Beaux Jours viendront…, Montréal, Éditions Presses sociales, 1942, 241 pages (Illustré de 13 gravures de Louis-Philippe Langlois) (1re édition ; 1941)

Pour commencer, il serait bon de lire la biographie d’Henri Beaupré.

Marcel Desbiens vient de terminer ses études classiques. Sa mère, veuve d’un ouvrier tué dans une usine de sciage, a peiné dur et c’est avec déception qu’elle apprend que son fils ne sera ni prêtre, ni médecin, ni avocat. Marcel a choisi d’ajouter un an de sciences sociales à son curriculum avant de revenir dans son village et de mettre ses nouvelles connaissances au service de ses concitoyens. Il a développé une vision sociale dont l’idée maîtresse est qu’il faut « restaurer » la société canadienne-française : « Si notre monde actuel s’écroule, c’est parce qu’il y a eu une fissure entre la culture de l’homme et la civilisation. Ce sera leur tâche à ces jeunes de redonner un jour une âme humaine à cette civilisation… »

Il revient donc à Montcourt, un village fictif sur la Rive-Sud du Saint-Laurent. Il compte bien mettre en pratique les théories que l’université lui a apprises. Pour lui, tout passe par l’ « union », la « coopération ». Dans son village, un gros employeur tient à la merci les ouvriers. D’ailleurs, c’est dans cette usine, la Compagnie Garrick and Lawson, que son père a perdu la vie. Il s’y fait engager. Malgré son instruction, il commence au pied de l’échelle. Il démontre une telle ardeur au travail que rapidement il gagne l’estime des ouvriers. Il essaie de monter un syndicat et, à l’extérieur de son travail, il lance l’idée d’une Caisse populaire. Ses entreprises réussissent, ce que le propriétaire, Garrick, voit d’un mauvais œil.

Plus encore, après bien des détours, il se permet même de jouer dans les plates-bandes amoureuses de son patron ; il courtise la secrétaire que Garrick a engagée parce qu’il la convoitait. Pour le punir, Garrick l’expédie dans un camp de bûcherons pour l’hiver. Là-bas, encore une fois, il s’avère un vrai leader, un meneur d’hommes.

Garrick, excédé par les syndicats et les autres associations (J.O.C.), décide de frapper un grand coup : il met à la porte toutes les « têtes fortes », dont leur leader Marcel. Les ouvriers ripostent en déclarant la grève. Le tout se solde au bout de trois semaines par la réembauche de tout le monde, sauf Marcel. Après une période de chômage, il est engagé par le marchand général de la place. C’est un vieux monsieur proche de sa retraite, en conflit avec Garrick. Il réussit à transformer le magasin en coopérative et c’est un succès. N’en restant pas là, Marcel se met en frais d’acheter une usine de sciage abandonnée. Il emprunte de l’argent et offre une partie des parts aux ouvriers. C’est encore un succès. Il finit même par acheter Garrick, par devenir maire, puis député et… bien entendu il a épousé la jolie secrétaire de Garrick.



Disons au départ que le roman est dédié à Georges-Henri Lévesque et préfacé par Lionel Groulx. Au plan des idées, le roman est intéressant ; il reflète une certaine époque, une certaine vision du nationalisme canadien-français. Pour Beaupray, si on veut conserver notre langue et notre culture (il ne parle pour ainsi dire pas de religion), il faut d’abord reprendre en main l’économie. Pour ce faire, il n’est pas encore question d’intervention de l’état! Il faut commencer à la base même, dans les régions, dans chacun des petits villages. C’est par l’union et la coopération que les « petits » Canadiens français pourront y parvenir.

Si les idées sont intéressantes, on ne peut en dire autant du roman d’un point de vue esthétique. On dirait d’ailleurs que tout ce qui ne touche pas aux idées intéresse plus ou moins Beaupray. Entre autres, le développement psychologique des personnages est d’une superficialité inqualifiable. La trame événementielle avance par bonds et se conclut dans la précipitation. L’histoire d’amour est particulièrement mauvaise. **½

Extrait

Mes amis, écoutez-moi. L'heure est enfin venue de prendre conscience de nos valeurs, de nos besoins, et de nos droits. Oui, je dis bien: de nos valeurs, de nos besoins et de nos droits. Car vous n'ignorez tout de même pas que nous sommes des êtres humains et non des brutes qu'on conduit éternellement au bout du fouet. […]
Sous prétexte que nous sommes de pauvres ouvriers sans défense et sans grande culture, un patron n'a pas le droit d'ignorer nos valeurs. Sous prétexte qu'il y aura toujours des inégalités sociales, que le travail sera toujours pénible et que la souffrance est nécessaire, un patron n'a pas le droit de nous exploiter à son profit en violant nos droits inaliénables à la vie, à la santé et à la moralité, à la liberté d'association et de travail. […]
Comment se fera cette union? Tout simplement par des Syndicats ouvriers comme vous en avez un, mais animés d'un tout autre esprit que celui qui anime le vôtre. Ce n'est pas une invention nouvelle que les Syndicats. Il en existe, sous une forme ou sous une autre, depuis toujours. Ils sont donc légitimes et nécessaires, et les gouvernants les ont reconnus comme tels par des lois. Dans la Province de Québec nous avons en particulier la « Loi des Syndicats Professionnels » et la « Loi des Conventions Collectives.»
Est-ce à dire qu'il faille attendre que le gouvernement vienne s'occuper de nos affaires particulières? Pas du tout. L'initiative doit venir de nous-mêmes. Nos problèmes locaux, c'est à nous surtout qu'il appartient de les régler; ce n'est ni au gouvernement, ni encore moins au "Boss".
D'ailleurs est-ce que seulement il s'intéresse à vous autres, celui-là? Qu'est-ce que ça lui fait, lui, que toi Martineau, là-bas, tu n'aies pas d'argent pour faire soigner ta femme qui se meurt? Qu'est-ce que ça lui fait que le père Labonté soit obligé de vivre dans une cabane, que vous autres, Dagneau, Legros, Lévesque, Boucher, Bernier, etc., vous soyez dans l'impossibilité de vous marier parce que vous ne gagnez qu'un dollar et demi par jour? Qu'est-ce que ça lui fait que nous soyons obligés de manger des patates, du lard salé et de la mélasse trois fois par jour, que nous n'ayons pas un sou à la maison et que demain on nous mette à la porte parce que notre loyer n'est pas payé? Oui, qu'est-ce que ça lui fait, lui, pourvu qu'il ait tout le luxe et tout le confort possible, et qu'il accumule l'argent dans ses tiroirs ?
Non! l'occasion est trop belle de réclamer enfin nos droits pour que nous la laissions passer. C'est le temps de liquider le vieux « stock » comme on dit: Finis les salaires fixés arbitrairement par le « Boss » et qu'on doit accepter de gré ou de force! Finis ces renvois en masse et à tout bout de champ sans raison aucune! Fini ce chantage pour vous prendre vos filles ou vos femmes! Finie cette dictature de tous les instants!
Garrick ne veut pas entendre nos réclamations! Le moyen de le forcer: la grève. Garrick ne veut pas nous donner le salaire qui nous est dû en justice! Le moyen de l'obtenir: la grève. Garrick ne veut ni reconnaître la J.O.C., ni reconnaître notre Syndicat! Le moyen de l'y contraindre: la grève.
Mes amis! nous sommes environ cent cinquante ici. Demain matin il faut que le moulin soit fermé. Et cela jusqu'au jour où justice nous sera rendue. Mes amis! N'est-ce pas que vous en êtes tous? N'est-ce pas que vous serez tous là, que nous serons tous là, demain matin?
Marcel avait fini de parler depuis longtemps qu'on applaudissait encore à tout briser. Le soir même, après avoir tenté inutilement de voir Garrick, Sampson aidé de Marcel organisait la grève et donnait des directives à chacun. (p. 194-197
)

12 février 2008

Le Français

Damase Potvin, Le Français, Montréal, Édouard Garand, 1925, 346 p.

L’action se situe vers 1920. Le veuf Jean-Baptiste Morel vit seul avec sa fille Marguerite sur une terre du quatrième rang à Ville-Marie, au Témiscaminque. Son fils unique a été tué à la guerre et sa femme en est morte de chagrin. Sur cette terre de deuxième génération, se pose le sempiternel problème de la transmission du bien paternel.

Marguerite, quelque peu instruite, a plusieurs prétendants qu’elle repousse, dont certains que Jean-Baptiste agréerait bien volontiers comme successeur sur sa terre. Un jour, lors d’une tempête de neige, ils recueillent un Français, perdu et à moitié mort de froid, du nom de Léon Lambert. Ils le soignent, ils l’hébergent et, bientôt, celui-ci devient l’homme engagé, rôle dans lequel il révèle un grand amour de la terre (il est le fils d’un fermier français), une capacité de travail hors norme et des qualités de cœur qui touchent Marguerite, ce que son père ne voit pas d’un bon œil. Pour lui, il est étranger, tout Français qu’il fût. Jean-Baptiste voudrait que sa fille épouse Jacques Duval, le fils d’un riche fermier voisin, bien considéré au village. Or ce Jacques, qui est amoureux de Marguerite et qui lui fait une cour assidue, n’aime pas la terre. Il ne rêve que de la ville, ce dont il s’ouvre à Marguerite. Celle-ci le ménage, mais lui fait comprendre qu’il n’y a pas d’avenir pour eux, elle qui rêve de poursuivre la tradition paternelle et de reprendre la terre de son père avec son Français. Après un dur hiver dans les chantiers, Jacques part pour la ville. Le père Jean-Baptiste Morel, voyant s’éloigner cette relève, après bien des hésitations, finit par se faire une idée et permet à sa Marguerite d’épouser le Français.

Dans un épilogue qui nous mène trois ans plus tard, on voit Jean-Baptiste, maintenant grand-père, qui marche dans un champ de blé avec son petit-fils. Ils rencontrent André Duval qui avoue que son fils exilé, le Jacques que Jean-Baptiste voulait comme gendre, est bien malheureux en ville, qu’il est toujours malade et que sa femme est bien dépensière…

Comme toujours, pour Potvin la transmission du bien paternel est lié au devoir de la survivance nationale. Comme toujours, le discours contre la ville et l’américanisme est virulent. Cependant, dans ce roman, Potvin ajoute des éléments originaux à la thématique terroiriste : ici, l’étranger est un Français, ce qui introduit les thèmes du mariage mixte, de la filiation avec nos ancêtres français et même de l’intégration des nouveaux arrivants. Par ailleurs, c’est la fille contre le père qui a raison; c’est elle qui, par esprit d’ouverture, sait voir en Lambert un digne successeur de son père.

Potvin pratiquait l’intertextualité avant le temps. Deux passages du Français (la mort du vieux cheval et la mort d’un homme dans une tempête de neige) vont être repris dans La Baie et La Rivière-à-Mars. Par ailleurs, n’a-t-on pas l’impression de relire Maria Chapdelaine dans le passage suivant : « Il avait fait son devoir surtout envers sa fille et envers sa terre; et il partirait, ayant su garder l'une et l'autre. Et il ne croyait pas avoir démérité de son pays, de sa jeune patrie à qui il avait donné deux fils nouveaux; l'un, ce petit dont la menotte douce et chaude tremble dans sa main rude et calleuse, et l'autre... l'autre!... À trois siècles de distance, il est venu continuer dans la Petite France d'Amérique l'oeuvre féconde des aïeux. Il avait apporté, du fond de la France moderne la même « parlure », la même foi, le même amour ardent de la terre, la même endurance, les mêmes prières, les mêmes espoirs et les mêmes chants, les mêmes angoisses et les mêmes joies, le même bon sens, le même franc rire, les mêmes qualités spirituelles de la race française s'épandant abondamment, librement partout où on leur fait place, et qui étaient les qualités de ceux qui sont venus autrefois et qui ont semé là-bas, sur le riche et fécond promontoire de Québec, le premier blé laurentien… » ***
Extrait« C'est bon, c'est bon », fit-il, après quelques secondes. « Jacques Duval est tout ce que tu viens de dire qu'il est. Mais c'est un gas de chez nous, quand même, lui !... On connaît ses parents, lui!... C'est l’garçon d'un habitant qu'est le plus aisé de la paroisse. Son père pourrait être maire d'la place, s'il voulait... C'est quelque chose, ça, quoi !... »

Et Jean-Baptiste Morel, d'un geste de triomphe, tira d'une poche de sa veste, sa pipe qu'il alla bourrer de tabac dans une boîte placée sur une tablette de la pièce et qu'il alluma en claquant goulûment de la langue et ces lèvres. Marguerite, pendant ce temps, avait riposté :

« Oui, je ne dis pas, tout cela, c'est quelque chose; mais à quoi tout cela servira-t-il à Jacques Duval s'il s'en va dans les villes ? Il ne sera plus rien de rien alors... Et moi, si j'étais sa femme, qu'est-ce que je deviendrais dans ces villes ?. . . Faut pas croire, vous savez, père, que nous appartiendrons tout de suite a la bourgeoisie dans les villes ! » ajouta, malicieusement, la jeune fille.

« Oui, mais l'autre, celui qu't'as nommé, tantôt. Marguerite, est-ce qu'il l'est, lui, de la bourgeoisie ?... On connaît pas même sa famille. C'est un enfant trouvé; on sait rien de rien de lui... C'est un étranger, un étranger ! »

Cette idée fixe était plantée comme un clou dans son cerveau douloureux.

Marguerite, piquée au vif, répondit d'abondance aux dernières remarques de son père et entreprit la défense de l'émigré : Hé, quoi ! il était facile d'obtenir des renseignements sur la famille de Léon Lambert comme l'on en avait eus sur lui-même. Il ne venait pas de l'autre monde, en somme. Il n'était pas un gas de chez nous, c'est vrai ; mais devait-on, à cause de cela, le tenir pour un vagabond ? Il n'est pas un Canadien !... Mais de qui donc descendons-nous, nous, les Canadiens ? Quel est donc le sang qui coule dans nos veines ? N'est-ce pas du sang de France ? Voilà deux siècles, les habitants de la Nouvelle-France n'étaient-ils pas des Français, comme Léon Lambert ? Et ceux-là ne sont-ils pas nos ancêtres ? Voyons, il n'y a pas cent ans, des Écossais, des Anglais, des Irlandais, qui sont venus s'établir chez nous ne sont-ils pas, aujourd'hui, des Canadiens-Français, malgré leur nom ?... Ne peut-on tenir le vieux Joe Smith dont la terre est au bout du rang pour un pur Canadien ? Et pourtant, ses ancêtres étaient des Anglais d'Angleterre. Léon Lambert, un étranger pour nous, allons donc! autant dire que le grand-père Morel était un Anglais. (p. 84-85)

Damase Potvin sur Laurentiana
Contes et croquis
L’Appel de la terre
La Baie
La Rivière-à-Mars
La Robe noire
Le Français
Le Roman d’un roman
Restons chez nous
Sur la Grand’route
)

7 février 2008

L'Appel de la terre

Damase Potvin, L’Appel de la terre, Québec, Imprimerie de l’Événement, 1919, 186 pages. Préface de Léon Lorrain (prof au HEC). Dans l’avant-propos, l’éditeur (il signe S. D.) dit que ce livre a été publié dans La Vie canadienne, en feuilleton, « l’été dernier », donc en 1918 sous le pseudonyme de Jean Ste-Foy.

Au début du XXe siècle (aucune date précise), Jacques Duval vit avec sa femme et ses deux fils, Paul et André, aux Bergeronnes. En fait, Paul ne vit plus avec eux, car il est instituteur à Tadoussac. Ce Paul est fiancé à Jeanne Therrien. À Tadoussac, Paul a beaucoup de succès comme instituteur. Par contre, sur la ferme, son accession à une profession libérale est loin d’être vue comme une promotion. On espère son retour au bercail, d’autant plus que le père se fait vieux et qu’on manque de bras (ce qui est invraisemblable, les deux fils ne pourront pas vivre ensemble sur cette terre).

Le problème survient quand arrive en villégiature Blanche Davis : elle est la fille d’un riche Montréalais d’origine écossaise, déjà en partie fiancée à Gaston Vandy, le « fils d’un grand importateur de vin français à Montréal ». Blanche rencontre le jeune professeur et les deux passent l’été ensemble, lui oubliant sa promise de Bergeronnes et elle, son presque fiancé. Les deux se déclarent l’amour éternel. Le jeune homme sauve même la jeune fille d’une noyade certaine lors d’une excursion sur le Saguenay. Or, quand elle avoue ce sentiment à son père, à la fin de l’été, celui-ci l’oblige à renoncer au jeune instituteur. Les deux jeunes ne se reverront plus.

À l’automne, la jeune fille écrit une lettre à Paul, lui demandant de tout oublier. Lui, il abandonne son poste d’instituteur et décide de se rendre à Montréal. Là, il est malheureux comme il se doit (pour Potvin, la ville est l’antre du vice), trouve un emploi de copiste, se déprave dans la boisson et… Noël venant, il décide de rentrer chez lui. Il arrive durant la messe de Minuit et, le hasard faisant bien les choses, il est accueilli par sa fiancée en visite chez ses parents : elle garde la maison en attendant le Réveillon. Les deux jeunes renouent leurs amours et annoncent leur mariage.

Roman populiste, mal écrit, plein de fautes de français, invraisemblable. Histoire d’amour simpliste avec tous les clichés sentimentaux. Roman passéiste. Vision manichéenne : la ville mauvaise et la saine campagne. Et l’industrie (on veut établir une scierie aux Bergeronnes), et les professions libérales sont inférieures à la vie paysanne. Potvin présente « l’étranger » de façon plutôt positive : « John Harold Davis était le fils d’un ancien commerçant immigré d’Écosse au canada. Il était né à Montréal où il avait toujours demeuré. Il avait hérité du commerce de son père après la mort de celui-ci. Depuis plusieurs années, grâce à son énergie, à son travail et au sens des affaires qu’il possédait comme tous les hommes de sa race, il se trouvait à la tête de l’une des plus importantes maisons se soieries du Canada » (p. 47) **

Extrait
Le soir, au retour, la ville était laide; quand il rentrait dans sa chambre, la nostalgie lui étreignait le cœur plus brutalement encore...
Jusqu'alors, Paul Duval avait été à l'abri des contagions malsaines, des dépravations précoces. Un jour, une grande transformation s'opéra en lui; il avait » déjà passé par tant de phases morales. Le milieu, l'ennui, le désœuvrement, la solitude devaient fatalement exercer sur sa tête jeune et son cœur trop tôt désabusé leur néfaste influence. Lui aussi devait glisser sur la pente dangereuse.
Depuis qu'il était en ville, des étonnements de toutes sortes avaient commencé pour lui. II avait vécu des jours enfiévrés par l'ardeur du travail et d'autres jours, vides de tout, du travail comme du plaisir. Son désœuvrement voulu lui fit connaître une époque étrangement troublée.
II y a à Montréal, comme dans toutes les grandes villes, dans les quartiers ouvriers, des maisons où il se passe des choses étranges. Le soir, aux heures où tout commence à se tranquilliser dans le reste de la ville, il sort de ces maisons des bruits d'enfer en même temps que de leurs fenêtres s'échappent des relents écœurants d'alcool. Là, des groupes de sans-travail, de sans-famille et de sans-patrie vont s'étourdir. II s'y passe d'effroyables bacchanales; on y boit d'incroyables quantités d'alcool frelaté; on blasphème entre deux hoquets; on éructe des mots orduriers. Ce sont des lieux maudits...
Et, un soir malheureux de la mi-octobre, alors que tout l'air ambiant suintait la tristesse et l'ennui, le fils de l'honnête Jacques Duval, le fiancé de la pure Jeanne Thérien, s'était laissé entraîner par un camarade d'occasion, rencontré dans la journée au hasard d'une promenade sur les quais, dans l'un de ces estaminets. II eut peur, un instant, en y pénétrant. II eut honte surtout. II but un verre que son ami lui offrit, le premier de sa vie; il fit d'autres connaissances qui lui offrirent aussi des verres qu'il but également et que suivirent ceux qu'il se crut obligé de payer ensuite. Bref! il s'enivra de l'ivresse vulgaire de l'ouvrier désœuvré des villes; il s'avilit et, en un seul soir, se ravala au niveau de la classe des ivrognes qu'il venait de connaître...
II se réveilla, le lendemain, quand il était près de midi, la tête lourde et l'esprit engourdi. Un instant, il eut horreur de lui-même. II sortit; il rencontra de nouveau son ami, un malheureux débardeur sans travail pour l'instant, qui l'invita à renouveler la bambochade de la veille. Paul Duval résista; mais il y avait l'ennui qui le guettait, là-bas, dans sa noire alcôve, et qu'il se rappelait avoir oublié, un instant, la veille, l'ennui qui le faisait souffrir avec ses pesants anneaux de fer... Ah! s'étourdir alors; ah! oublier, ne fut-ce qu'un instant. Lui et son ami retournèrent à l'estaminet. Et Paul Duval roula de nouveau sous les tables.
Il y retourna le lendemain. Les jours suivants, quand l'ennui le prenait et qu'il avait peur de la solitude, le soir, il y allait encore... (p. 146-147)

Damase Potvin sur Laurentiana

3 février 2008

Alexandre Chenevert

Gabrielle Roy, Alexandre Chenevert, Montréal, Le Cercle du livre de France, 1954, 374 pages.

Alexandre est un petit employé de banque de 52 ans. À cause de son caractère ombrageux, voire obséquieux, il n'a pas de véritable ami. Chétif, malade, sensible, irritable, inquiet, angoissé, il n’arrive pas à être heureux; grand lecteur de journaux, il est happé par tous ces malheurs comme s’il portait sur ses épaules le sort de cette pauvre humanité : guerres, catastrophes naturelles, maladies, dépersonnalisation. Il accomplit son travail avec diligence et compétence. Il est marié à Eugénie et cette union est plutôt triste. Il a une fille, qui lui ressemble trop, donc qui n’est pas très heureuse, soucieuse et angoissée comme son père. Elle est pour ainsi dire séparée de son mari et vit seule avec son fils.

Un jour, un grand malheur frappe Alexandre. Il donne 100$ en trop à un client. Il est tellement exaspéré par son erreur qu’il est prêt à démissionner. Son patron le raisonne et le convainc de racheter son erreur en versant un petit montant chaque semaine. Pour y arriver, Alexandre trouve un travail d’appoint en dehors de ses longues heures de bureau. Quand il finit par rembourser sa dette, le client qui a profité de l’erreur s’en rend compte et rapporte l’argent. Trop tard pour Alexandre qui a tant travaillé, s'est tellement angoissé qu’il en est malade. Il consulte un médecin qui, constatant sa pauvre mine, mais ne trouvant aucune maladie, lui impose comme remède d’essayer de se relaxer et d’être heureux. D’abord vexé par un tel diagnostic, Alexandre finit par reconnaître qu’il est tout à fait juste.

Pendant que sa femme va passer quelque temps chez sa fille, lui, il décide de prendre des vacances en pleine campagne afin de se refaire une santé. Il se retrouve seul, dans un petit camp, en pleine forêt et, après un moment d’inquiétude, il finit par trouver la grande paix intérieure qu’il recherche depuis toujours. Loin de la civilisation, il entretient les rêves les plus fous : il se voit vivre ici, près de la nature, de chasse, de pêche et d’un peu de jardinage. Au bout de quelques jours, pourtant, il commence à s’ennuyer et il rentre chez lui en écourtant ses vacances de deux jours, sans avoir vraiment réussi à trouver le repos réparateur.

La ville, le stress le happent à nouveau. De retour à son travail, il s’aperçoit qu’il est vraiment malade. Une consultation lui révèle qu’il est atteint du cancer de la prostate. Il doit abandonner son travail. On l’opère et on se rend compte que déjà les métastases ont commencé leur œuvre. Il ne lui reste plus que trois mois à vivre. Ceux-ci, il les passera à l’hôpital, menant de longues discussions avec l’aumônier, questionnant la bonté de Dieu, lui qui permet tant de souffrances dans le monde. Contre toute attente, lui qui avait toujours été distant dans ses relations humaines, reçoit beaucoup de visiteurs ; il découvre en quelque sorte la bonté des hommes, leur immense commisération pour leur semblable. Il s’éteint ainsi, plus admiratif des hommes que de Dieu.

C’est un roman, quand même assez étonnant, qui ne ressemble pas tout à fait aux autres œuvres de Gabrielle Roy.

Le plus intéressant se trouve à l’arrière-plan. L’auteure, tout en racontant la vie de ce petit employé insignifiant, met en scène la société de l’Après-Guerre. Chenevert s’intéresse à ce qui se passe aux États-Unis, en Europe, et même en Asie. On est en quelque sorte déjà dans le « village global », d’autant plus que le visage de Montréal est multiethnique et bilingue. On peut donc lire ce roman pour connaître la rumeur publique mais aussi les interrogations de l’être humain dans les années cinquante.

On découvre aussi, toujours en arrière-plan, la naissance de la société de consommation, une société mercantile, déjà américanisée. Chenevert est très sensible aux publicités qui envahissent la ville, à l’activité des rues marchandes.

Enfin, il ne faudrait pas oublier l’avant-plan, l’histoire d’Alexandre Chenevert. Disons que l’intrigue pourrait être plus relevée. Je pense que n’importe quel lecteur d’aujourd’hui va y déceler certaines longueurs. En fait, Gabrielle Roy fait le défi de nous raconter la vie banal d’un petit homme terne. Seule sa vie intérieure présente un certain intérêt. Et bien sûr, on trouve, comme c’est toujours le cas chez l’auteur, cette grande bienveillance à l'égard des personnages. Pourtant, ici, ce sentiment ne sauve pas complètement la mise.


Extrait
Il faisait nuit. Le lit était tiède, la chambre paisible. Alexandre Chenevert s'éveilla à ce qu'il avait cru être un bruit, mais ce n'était encore qu'une préoccupation. Un bouton de son pardessus pendait au bout du fil noir. De plus c'était le printemps. Le printemps lui rappelait l'impôt sur le revenu. « Si je ne fais pas recoudre ce bouton... » pensa Alexandre Chenevert, puis il entrevit que peut-être on éviterait la guerre, justement à cause des armes qui étaient devenues si meurtrières.

Pourtant il espéra qu'il serait le maître de ce qu'il allait penser. Autrefois, alors qu'il jouissait d'un bon sommeil, si, par exception, il s'était levé à une heure indue, c'avait été pour une excursion à la campagne, pour prendre un train et, une fois, — il y avait déjà toute une vie de cela, — pour tenter, à l'aube, l'ascension du Mont-Royal.

Ses cruels réveils d'aujourd'hui restaient malgré tout liés à des joies anciennes. Il éprouvait une impression de départ, de renouvellement possible, et même un sentiment de son importance. Son cerveau lui jouait le tour de paraître dispos après si peu de sommeil. « Tant qu'à ne pas pouvoir me rendormir, se disait bravement Alexandre Chenevert, autant en profiter... » Et Alexandre se mit à penser au généralissime Staline, venu d'un séminaire, à Tito, dictateur en Yougoslavie, et au parapluie de soie tout neuf perdu hier sans doute dans un tramway. Il ne s'était acheté pendant longtemps que des parapluies de coton tout à fait bon marché dont l'étoffe s'usait vite. Il avait cru plus économique en fin de compte d'acheter un parapluie qui pourrait durer des années. C'était celui-là qu'il devait perdre. Il avait, dans sa vie, perdu quantité de choses, et presque toujours les meilleures: la jeunesse d'abord; ensuite la santé; et maintenant le sommeil. Mais qui donc, des Russes ou des Américains, pouvait bien avoir le plus de bombes atomiques ? Très importante, la supériorité en bombes. Là était en quelque sorte la sécurité. Gandhi venait de commencer une nouvelle grève de la faim. Alexandre Chenevert l'aimait depuis le jour où, le voyant en photographie, il s'était découvert avec lui une ressemblance: comme le Mahatma des Indes, il était maigre, presque décharné et, pensait Alexandre en secret, bon peut-être. (p. 9-10)


Gabrielle Roy sur Laurentiana
Bonheur d’occasion
La Petite Poule d’eau
Alexandre Chenevert
Rue Deschambault


Pour la version anglaise, The cashier, voir The Dusty Bookcase