28 août 2007

Le Coeur est le maître

Antonin Proulx, Le Cœur est le maître, Montréal, Edouard Garand, 1930, 347 pages.

Gérard Sauret, 30 ans, vit seul avec sa mère. À cause d’une blessure de guerre qui l’a défiguré, sa vie amoureuse est un désert. Il est écrivain et ne semble pas avoir de préoccupations d’argent.

Pour mettre du piquant dans sa vie, sa mère lui suggère de trouver une correspondante. Il obtempère et tombe par hasard sur le message d’une Française de Bayonne à la recherche, elle aussi, d’un correspondant. Il lui écrit en adoptant le ton du badinage amoureux, se disant que la jeune fille ne retiendra pas sa lettre. Il se trompe : Gabrielle d’Arjac le choisit parmi tous les autres répondants. Entre eux commence un échange épistolaire : ils flirtent, ils s’amusent, sachant que leurs propos ne portent pas à conséquence, vu l’éloignement. Il lui avoue sa laideur quand elle lui demande une photo; malgré tout, la situation continue d’évoluer, ils établissent une belle complicité et se demandent tous les deux s’ils ne sont pas en train de se faire prendre au « piège de l’amour ».

La mère de Gérard, qui n’avait pas prévu de tels développements, connaît une jeune fille de leur entourage, Alice Bernard, qui cherche un emploi. Son père étant impotent, elle est devenue le soutien de la famille. La mère apprécie beaucoup cette fine jeune fille qui est comédienne à temps perdu. D’ailleurs, elle est courtisée par Daniel Davray, le metteur en scène. Comme Gérard cherche une secrétaire, vive et intelligente, pour l’aider dans ses travaux littéraires, sa mère lui suggère d’embaucher Alice, ce qu’il fait. Sa mère devine que cette jeune fille est amoureuse de son fils.

Comprenons bien la situation. C’est Alice, amoureuse de Gérard, qui va taper les lettres que celui-ci envoie à Gabrielle. Au début, Gérard ne voit en elle que la secrétaire, mais lentement il découvre son intelligence et sa beauté et il finit par s'apercevoir, à son grand étonnement, qu’elle a des sentiments pour lui. Entre Gabrielle et Alice, son cœur balance, si vous me permettez le cliché.

Quand sa correspondante lui fait une véritable déclaration d’amour, il n’a plus le choix. Il lui faut se brancher. Il décide de partir en France avec sa mère pour y voir plus clair. Cependant, son choix est pour ainsi dire fait : il se dit qu’en voyant son physique ingrat, la jeune Française n’éprouvera plus d’amour pour lui. Ce n’est pas tout à fait ce qui se passe, mais il est vrai qu’elle a un mouvement de recul lors de leur première rencontre. Il s’explique avec elle, se comporte en gentleman. Quand tout cela est réglé, il envoie un cablogramme à Alice, lui déclare son amour et la demande en mariage.

C’est un roman d’amour qui reprend tous les clichés du genre. Si ce n’était de mon désir de l’inclure dans ce blogue, je n’aurais pas passé à travers. La composition est assez particulière : il y a plusieurs lettres qui sont reproduites. L’essentiel en est le marivaudage amoureux que Gérard et Gabrielle entretiennent consciemment. Mais comme la jeune Française lui pose des questions sur le Canada, et encore plus sur sa littérature, Gérard expose aussi à la belle ses théories sur la littérature québécoise, tente d’expliquer son retard, etc. Plus encore, il fait un exposé, parfois d’une page, sur les principaux écrivains : Garneau, Crémazie, Fréchette, Lemay, Nelligan, Lozeau, Beauchemin… **

Extrait (du journal personnel d’Alice)
15 juin — Revu M. Davray. Il ne m'a pas parlé de vous. Timidement il est revenu sur son amour pour moi. Le pauvre garçon. Et pourtant si je le plains en ce moment, je fus cruelle à l'heure où il me parla... Ce cri de révolte qui m'était monté aux lèvres un jour, mais que j'avais refoulé en moi par pitié, me revint aux lèvres, et ce dialogue haletant, pénible, sans pitié, s'établit entre nous:
— Mais je vous aime, Alice, je vous aime!
— Moi aussi, mon ami, — d'amitié.
— Et moi d'amour!
— Est-ce suffisant pour que je vous aime à mon tour?
— C'est assez pour vous permettre de m'aimer demain.
— Demain mon cœur, comme aujourd'hui, restera muet, je le sais. L'amour souffle où il veut et ce n'est pas la volonté qui est la maîtresse. Le cœur commande, veut et nous ne pouvons qu'obéir. Ne demandez pas un miracle à qui ne peut en faire.
— Il n'est pas besoin de miracle. Il faut m'aimer d'amitié et devenir ma femme quand même. L'amour attire l'amour. Si vous le vouliez je...
— Mais voilà justement ou nous ne pouvons plus nous entendre, M. Davray. Je ne peux pas, je ne veux pas vouloir... Je ne suis plus à moi. Faut-il donc vous le dire avec cette brutalité? Je n'ai pas d'amour pour vous; je n'ai que de l'amitié...
— Parce que vous aimez ailleurs.
— Parce que... Et pour briser enfin à tout jamais cet espoir, cette colère et cette douleur chez cet être passionné qui refusait de comprendre, je repris rudement: parce que j'aime ailleurs, en effet!
Et comme il protestait quand même, disait un nom, se fâchait, je le quittai brusquement. Je ne l'ai pas revu. A-t-il enfin compris qu'on n'est pas libre d'aimer qui nous aime et de nous faire aimer de qui ne nous aime pas? Reviendra-t-il? Je voudrais pouvoir me l'assurer à moi-même... (p. 338-340)

24 août 2007

Fausse monnaie

Ringuet, Fausse Monnaie, Montréal, Éditions Variétés, 1947, 236 pages.

Suzanne Lemesurier a mauvaise réputation. On dit qu’elle est froide, hautaine, snobe. Elle a invité neuf amis à passer une fin de semaine au chalet de son oncle dans le Nord de Montréal. Le groupe se compose de trois couples, certains presque fiancés, d’autres presque séparés, et trois célibataires. Parmi les invités, il y a André Courville, un don juan pour lequel Suzanne a éprouvé son premier béguin à l’âge de quinze ans. Ils arrivent donc au chalet le samedi. Ils soupent et, en soirée, comme la température en cette journée de septembre est exceptionnelle, ils décident de prendre un bain de minuit. Suzanne, un peu fatiguée de l’exubérance de ses invités, préfère se retirer dans la gloriette qui surplombe le lac, seule dans le noir. Elle est bientôt rejointe par André, sans que rien n'ait été prémédité. Seules dans cette nuit qui invite à la romance, André se demande s’il n’est pas amoureux de cette fille qu’il connaît depuis toujours. Elle aussi, dont la vie amoureuse est un désert, éprouve du désir pour cet homme.

Le lendemain, dimanche, le groupe décide d’escalader la montagne Sans-Tête. La journée est exceptionnelle, la montée est très agréable; tout le monde blague, flirte, se sent amoureux. Suzanne et André ont repris là où ils ont laissé le soir précédent. Ils se comportent en amoureux, échangent sourires, petites caresses. Le groupe atteint finalement le sommet et les couples s’isolent. Suzanne ressent une telle attirance pour André qu’elle s’offre à lui. Lui, le don juan qui collectionne les proies, qui en fait même le décompte dans un petit carnet, refuse le cadeau qu’elle lui offre. Il aurait l’impression de trahir les nobles sentiments qu’il éprouve – ou croit éprouver – pour elle.

Le jour tombe tôt en septembre et le groupe s’est un peu attardé au sommet. Pire, un orage se lève. Il faut précipiter la descente. La belle entente qui avait poussé les couples l’un vers l’autre fait place à la rancoeur. Les couples s’accrochent, commencent à se désagréger. Même pour André et Suzanne, le charme est rompu. Arrivés au chalet, ils se sèchent et soupent avant de reprendre la route vers Montréal. André ramène dans son auto Suzanne et Marie-Charlotte. La route est encombrée, il pleut à verse, ils sont coincés dans un embouteillage. Suzanne peste contre tout et contre lui. Il finit par lui céder le volant, se rapproche de Marie-Charlotte et flirte ouvertement avec elle. Suzanne n’a qu’une idée : retrouver son petit monde douillet.

Pendant les trois quarts du roman, je me suis demandé où Ringuet voulait en venir. On a l’impression de lire trois ou quatre histoires d’amour en même temps, assez banales tout compte fait. On comprend mieux les intentions de l’auteur à la fin. Il y a la montée et la descente amoureuses. Disons que le roman n’est pas très convaincant : cela sent trop le procédé. En fait, ce n’est pas un roman d’amour, mais en quelque sorte une étude sur le comportement amoureux. Je crois que Ringuet a essayé de saisir un de ces moments de grâce, où le temps s’arrête, où tout d’un coup toutes les aspérités entre les êtres sont nivelées, pour que l’amour puisse régner sur les uns et les autres. Mais ces moments de grâce, d’agréables illusions, ne passent pas l’épreuve de la réalité.

Comme c’est Ringuet, le roman est bien écrit, les analyses psychologiques sont subtiles, la description de la nature est riche. Le roman présente aussi une description intéressante de la jeunesse des années quarante et, sur un plan plus concret, des Laurentides, de la route du nord, avant les autoroutes.

Extrait
D'un mouvement doux, souple et apparemment inéluctable comme le cours de l'eau sur une pente, Suzanne se tourna vers lui. Puis se dressant sur les genoux, elle marcha en glissant sur le roc. Et c'est ainsi que, les yeux toujours fixés sur les siens, elle se rapprocha d'André immobile. Quand elle fut près à le toucher, elle posa ses deux mains sur les genoux de son ami.
Alors elle se pencha vers lui. Ainsi agenouillée, elle lui fit l'offrande de ses lèvres. Elle lui offrit sa bouche pour en prendre possession, ses mains pour les saisir entre les siennes, sa tête pour l'emprisonner au creux de ses bras. Et en même temps, sans qu'il eût rien demandé, en un emportement d'orgueil, à la fois, et de renoncement, elle s'offrit elle-même toute ; afin que, asservissant ce corps jusque-là défendu par sa superbe, il en fit à son désir ; en maître à qui, en un élan suprême, elle faisait entièrement hommage et abandon. Alors, profondément joyeuse et troublée, elle attendit sans hâte la consommation du sacrifice auquel pour la première fois elle se savait prête.
André sentit ce qu'elle lui offrait. Il saisit avec une douce violence, avec une timidité passionnée, comme si c'eut été là son premier baiser, cette bouche dont la caresse ardente lui parut effacer d'un coup tout ce que, jusque-là, il avait cueilli au cours de ses vaines aventures. Un bouillon de joie lui monta à la tête tandis que dans sa poi­trine le cœur lui battait comme jamais encore il n'avait battu.
Et voici que le feu du désir qui un moment l'avait envahi s'éteignit en une douceur calme qu'il ne connaissait point. Il sentit à son tour qu'une seule offrande et un seul sacrifice pouvait être mis en balance avec l'offrande et le sacrifice de Suzanne. Et il ne voulut point être en reste.
Leurs lèvres se quittèrent. Il prit dans ses mains tremblantes la tête pâle de la jeune fille. Il chercha en lui quelque chose de vierge aussi, quelque chose que jamais il n'eût donné. Et ce qui lui vint fut une phrase simple que jamais pourtant il n'avait dite, qu'il avait toujours gardée pour celle qui serait l'élue et la compagne ; une phrase qui néanmoins lui parut douce et facile :
— Suzanne... je t'aime !
Alors il sentit en lui-même un grand apaise­ment. (p. 173-174)

20 août 2007

Fantaisies sur les péchés capitaux

Roger Lemelin, Fantaisies sur les péchés capitaux, Montréal, Beauchemin, 1950, 188 pages. (1re édition : 1949)

« Quelles sont les principales sources du péché? Les principales sources du péché sont l’orgueil, l´avarice, l’impureté, l’envie, la gourmandise, la colère et la paresse. On les appelle communément péchés capitaux. » (Le Petit Catéchisme des provinces ecclésiastiques de Québec, Montréal et Ottawa)

Roger Lemelin, après Au pied de la pente douce (1944) et Les Plouffe (1948), a sans doute senti le besoin d’un livre plus léger. Il a donc écrit ces « fantaisies » sur les péchés capitaux. Il faut prendre le mot « fantaisie » dans son vrai sens : « Œuvre d'imagination, dans laquelle la création artistique n'est généralement pas soumise à des règles formelles. » Certes chacun des péchés capitaux fait l’objet d’une nouvelle, mais Lemelin ne sacrifie pas son histoire au thème. C’est dire que parfois il faut chercher un peu lequel des péchés capitaux il voulait illustrer dans sa nouvelle.


Voici donc un bref résumé de chacune des nouvelles.

L’élixir : l’impureté
Le narrateur est amoureux de sa cousine Ghislaine. Elle est pulmonaire, tout comme sa mère d’ailleurs. Un fantôme apparaît, qui lui donne une potion, qui lui permettra de posséder sa cousine ou de sauver sa mère.

Déchéance : la gourmandise
Un vieux découvre, dans une lettre, que sa femme l’a trompé avec leur meilleur ami, un goinfre s’il en est. Il désire se venger mais finit par prendre une bonne cuite avec son vieil ami.

Jalousie : l’envie
Un homme a été éduqué par son père à développer son corps. Arrive un accident qui le laisse paraplégique. Il rencontre une jeune femme qui l’épouse. Lorsqu’il voit que sa femme a détourné toute son attention sur leur fils qui fait ses premiers pas, il le tue.

Le chemin de croix : l’orgueil
Le curé d’une paroisse ouvrière a décidé que son église serait la plus belle. Il a fait construire un temple sans colonnes et avec la climatisation. Pour compléter son œuvre, toujours désireux de se démarquer, il invite un peintre moderne à dessiner le chemin de croix. C’est le désastre! Les paroissiens se révoltent.

La gloire du matin : la paresse
Jean Breton est devenu un homme d’affaires prospère. Sa richesse, il la doit à un roman écrit durant sa jeunesse. Son fils et sa femme lui reprochent d’avoir abandonné cette carrière. Lui évoque une certaine paresse…

Haut les mains! : l’avarice
La nouvelle met en scène deux frères : l’un est avaricieux, cache son argent dans un coffre dans sa chambre verrouillée. L’autre est un joueur. Un jour, le joueur demande à l’avaricieux 500$ pour payer une dette de jeu. Devant son refus, il simule un feu et dérobe ses 8000$ cachés dans son coffre. Quand l’avaricieux le découvre, il s’achète un révolver, décidé à se venger. Le joueur, pris de panique, tente de voler une banque pour le rembourser. Il est abattu par un client… son frère qui se trouvait sur les lieux.

Journal d’une Juive : la colère
L’action se situe avant la venue du Christ, au temps des faux prophètes. Paul, un violent, a rencontré un soi-disant prophète qui l’incite à retourner sa violence contre lui-même. Madeleine, son amoureuse, le flagelle en public. Au vue de ce spectacle, certains infirmes sont guéris, d’autres retrouvent la foi.

Lemelin essayait sans doute d’explorer d’autres voies que celle du réalisme de ses grands romans. Ce n’est pas vraiment convaincant. À son crédit disons qu’il ne se contente pas de traiter le thème au premier degré ou qu'il évite le plus souvent la facilité, le cliché (sauf pour l’avarice). ***

Extrait
Un élixir qui fait posséder une vierge... Les mots bourdonnent, triomphants, au-dessus du sommeil calme de maman. Une détente. Ghislaine se réfugie sur mon cœur. Ses petits sanglots font que sa tête heurte ma poitrine. Elle pleure et semble vouloir aspirer d'un seul trait la force immense qui repose entre mes épaules d'homme sain.
Quelle douceur ! Maman dort. Je ne puis la réveiller pour lui faire boire cet élixir. Vive la douleur qui me rend Ghislaine moins farouche! C'est tout son corps qui finit de sangloter contre moi maintenant. Sa robe est blanche. Mon bras s'enfonce mollement dans le creux de ses reins et le reste ondule sous je ne sais quelle brise fraîche. Nous marchons. Le banc de granit est là, toujours. Je ne pense plus aux pierres tombales, mais à des rochers moussus. Je m'étends et Ghislaine m'imite, sans pudeur, comme si elle se mettait à genoux. Je nous sens tomber dans un gouffre de volupté, où les fièvres nous traversent comme des sources chaudes.
Les muguets, les trèfles, me semblent grandir jusqu'au ciel, fleurs immenses dans un jardin merveilleux. Les arbres, trop grands, se sont soumis le firmament et cela nous fait un ciel clignotant et vert. La nature se gonfle avec nous, grisée par notre folie. (p. 22-23)

Roger Lemelin sur Laurentiana
Les Plouffe
Au pied de la pente douce
Fantaisies sur les péchés capitaux

17 août 2007

Pieds nus dans l'aube

Félix Leclerc, Pieds nus dans l’aube, Montréal, Fides, 1946, 242 pages.

Félix Leclerc raconte ses souvenirs d’enfance, vécus à La Tuque dans les années 1920. À l’époque, seuls le train et le Saint-Maurice relient cette ville au reste du Québec. La famille compte plusieurs enfants et le père, un pionnier dans l’âme, fait un peu tous les métiers. Le récit de Leclerc couvre une période de deux ans, entre ses 12 et 14 ans. Bientôt, il va quitter sa petite ville, il va quitter la frontière du Nord, il va quitter son enfance, il va quitter un petit monde protégé, à l’abri des rumeurs du monde, pour poursuivre ses études à Ottawa. Ce récit me fait beaucoup penser à La Gloire de mon père de Pagnol (1957).

Il raconte sa découverte de l’amitié (Fidor et Ludger), sa découverte de l’amour (il sert la messe au couvent et une petite fille, Élise, lui donne des oranges), sa découverte de la pauvreté qui règne autour de lui (mais non dans sa famille), la découverte de la tromperie et de la mort (la femme du forgeron trompe son mari avec le barbier; elle se suicide). Il décrit la force du lien familial (l’admiration pour ses parents, surtout sa mère; le lien très fort avec sa sœur Lédéenne); la découverte de la misère (le frère de Ludger qui habite une terre de misère et qui veut pousser son jeune frère à poursuivre ses études); la présence de la nature (son père a acheté un lot dans le Canton Mayou en pleine forêt; ils s’y rendent les fins de semaine) et certains êtres qui en ont une compréhension très intime (Fidor); la découverte de la musique (Schubert); le passage des générations (le vieux Père Richard qui habite avec eux voit son œuvre détruite : on remplace les vieux trottoirs de bois qu’il avait construits). 

Par-dessus tout, il y a un grand sentiment de nostalgie pour son enfance qui s’en va; il y a ce désir que le temps s’arrête, que le monde cesse de changer; il y a aussi la naissance de l’écrivain, de l’artiste qui se sent la responsabilité de témoigner de ce monde. On découvre la source de certains chansons (Le petit bonheur; Moi, mes souliers) Il y a le décor, la maison à trois étages, la rue Claire-Fontaine, la Tuque, la vallée du Saint-Maurice. Il y a les ouvriers qui travaillent à la pulperie et ces bûcherons ou draveurs que la famille héberge. Il y a quelques trappeurs et les bêtes sauvages si près. Il y a l’appel du Nord, la quête du grand-père Barbu qu’a reprise le père : défricher, ouvrir de nouvelles villes.

Écrit en 1945, ce livre « respire le bonheur », sent le « bon pain de ménage », si vous me permettez les clichés. Ça sent le bon terroir, ça grouille de vie, avec déjà le regard sympathique que Leclerc n'a jamais cessé de poser sur la campagne québécoise et ses habitants, sur les hommes et les bêtes, sur la nature et l’art. ****

Extrait (le début du récit)

Nous sommes tous nés, frères et sœurs, dans une longue maison de bois à trois étages, une maison bossue et cuite comme un pain de ménage, chaude en dedans et propre comme de la mie.

Coiffée de bardeaux, offrant asile aux grives sous ses pignons, elle ressemblait elle-même à un vieux nid juché dans le silence. De biais avec les vents du nord, admirablement composée avec la nature, on pouvait la prendre aussi, vue du chemin, pour un immense caillou de grève.

C'était en vérité une têtue, buveuse de tempêtes et de crépuscules, décidée à mourir de vieillesse comme les deux ormes, ses voisins.

Elle tournait carrément le dos à la population et à la ville pour ne pas voir le quartier neuf où poussaient de ces petites demeures éclatantes, fragiles comme des champignons. Face à la Vallée, boulevard du fauve Saint-Maurice, notre maison fixait comme en extase la lointaine caravane de monts bleus là-bas, sur lesquels se frappaient des troupeaux de nuages et les vieux engoulevents qui n'avaient pu sauter.

Rouille sur le flanc, noir sur le toit, blanc autour des fenêtres, notre lourd berceau se tenait écrasé sur un gros solage de ciment, rentré dans la terre comme une ancre de bateau pour bien nous tenir; car nous étions onze enfants à bord, turbulents et criards, peureux comme des poussins.

Une grande cheminée de pierres des champs, robuste, râpeuse, prise dans le mortier lissé à la truelle, commençait dans la cave près des fournaises ventrues, par-dessus la petite porte à courants d'air, où, en mettant un miroir, on découvrait les étoiles. Comme un moyeu de roue, elle passait entre les étages en distribuant des ronds de chaleur, puis elle débouchait à l'extérieur, raide comme une sentinelle à panache et fumait, cheveux au vent, près d'une échelle grise, couchée. L'échelle grise et la petite porte noire de suie n'étaient pas pour l'usage des hommes, nous avait-on appris, mais pour un vieillard en rouge qui, l'hiver, sautait d'un toit à l'autre, derrière ses rennes harnachés de blanc.

De bas en haut, de haut en bas, notre chez-nous était habité: par nous au centre, comme dans le cœur d'un fruit; dans les bords, par nos parents; dans la cave et la tête, par des hommes superbes et muets, coupeurs d'arbres de leur métier. Sur les murs, les planchers, entre les poutres, sous l'escalier, près des tapis, dans le creux des abat-jour, vivaient les lutins, le Bonhomme-Sept-Heures, les fées, les éclats de chant, Lustucru, les échos de jeux; dans les veines de la maison, courait la poésie.

Nous avions la chaise pour nous bercer, le banc pour faire la prière, le canapé pour pleurer, l'escalier à deux marches pour jouer au train; aussi, de ces jouets savants que nous n'osions toucher, telle cette bête à deux fils, au long bec, sonnerie au front, qui conversait avec les grandes personnes. Un prélart fleuri devenait un parterre; un crochet, c'était l'écrou pour rouler les câbles de nos bateaux imaginaires; les escaliers servaient de glissoires; les tuyaux le long du mur, de mâts; et les fauteuils, de scènes où nous apprenions avec les chapeaux, les gants et les paletots des aînés, les grimaces que nous faisons aujourd'hui sans rire.


Félix Leclerc sur Laurentiana
Adagio
Allégro
Andante
Pieds nus dans l'aube


D'autres éditions du roman

14 août 2007

La Petite Poule d'eau

Gabrielle Roy, La Petite Poule d’Eau, Montréal, Beauchemin, 1950, 272 pages.

Les Tousignant vivent sur l’île de la Petite Poule d’eau, au « fin fond du bout du monde ». Le père garde des moutons pour un dénommé Bessette. Pour se rendre au village le plus près, Portage-des-Prés, ils doivent traverser des rivières et emprunter une vilaine « trail » que parcourt un facteur qui prend avec lui des passagers. Chaque année, Luzina, la mère, part en voyage ; elle va « par nécessité à Sainte-Rose-du-Lac… le plus proche village français de la région ». En fait, elle va donner naissance à un nouvel enfant.

Bientôt, les Touzignant se retrouvent avec cinq enfants d'âge scolaire et un problème se pose : où iront-ils à l’école? Le mari décide d’écrire au gouvernement : un certain Mr. Evans du Department of Education lui répond en anglais que son gouvernement, « très intéressé à l’éducation », leur enverra un « school teacher » pendant l’été, à condition d’avoir six élèves, de bâtir une école et de lui fournir l’hospitalité. Ne perdant pas de temps, le père, sous l’œil vigilant de la mère et des enfants, construit une école avec un estrade et quelques petits pupitres. Quand tout est prêt, le gouvernement, « qui régn[e] derrière les deux buffalos », leur envoie une boîte de craie, des livres de lecture en anglais, des brosses à effacer et surtout une grande « mappe du monde ». Et une certaine Mademoiselle Côté est désignée pour inaugurer l’école de la Petite Poule d’eau, rebaptisée Water hen S. D. no 2-678 dans les lettres de Mr. Evans.

Et commence le miracle. Cette toute jeune maîtresse, qui en est à ses premières armes, conquiert le cœur des enfants au point que Luzina en est presque jalouse. Les enfants la suivent partout, l’admirant, craignant de la voir partir. Même Luzina s’approche de l’école en catimini pour écouter la leçon de géographie ou de grammaire. Bref, toute la famille plonge dans l’apprentissage. L’année suivante, « une créature stupéfiante, prude à l’excès, férue d’hygiène, qui avait des principes sur tout, une vieille fille de l’Ontario, qui ne parlait pas un mot de français, protestante par surcroît » remplace la délicieuse mademoiselle Côté. Après une période de Rébellion, les enfants doivent faire contre mauvaise fortune bon cœur et apprendre l’anglais avec cette Miss O’Rorke. L’été suivant, la maîtresse est… un maître, Henri Dubreuil, plus intéressé par la chasse que par l’école, mais excellent professeur quand il s’y met.

Puis aucune autre maîtresse ne vient. Luzina, pour qui « oublier lui paraissait pire que de ne pas apprendre » convient que « l’un d’entre eux [devra conserver] les connaissances acquises ». Edmond, celui qui avait les meilleurs résultats, ira poursuivre ses études loin de la Petite poule d'eau. Ce que Luzina n'avait pas prévu, c'est que la petite Joséphine, qui n’avait jamais cessé d’imiter mademoiselle Côté, et encore tous les autres voudront suivre les traces d'Edmond. Ils deviendront médecin, apiculteur, religieux, maîtresse d’école… Seule Claire-Armelle, la « petite surprise » venue sur le tard, restera avec ses parents. Pour ne pas qu'elle soit en reste, Luzina transporta un petit pupitre dans la maison et c’est elle qui lui enseigna l’alphabet (voir l’extrait).

Le roman pourrait s’arrêter ici. Gabrielle Roy lui a ajouté une suite, « Le Capucin de Toutes-Aides », dans laquelle elle raconte l’histoire du Père Louis-Marie, un Belge polyglotte, de ses démarches pour créer sa petite église catholique avec toutes les nations immigrées sur ces terres du nord. Le père Louis-Marie, c’est aussi le prêtre qui dessert les Tousignant à la Petite Poule d’Eau. Il leur rend visite annuellement, les confesse, dit la messe, ce qui devient un moment fort dans la vie de ces gens si isolés.

On dit que « les gens heureux n’ont pas d’histoire » ou que leurs histoires n’intéressent personne. Ceux qui le disent n’ont jamais lu Gabrielle Roy. Cette femme pourrait vous raconter n’importe quoi et on en redemanderait encore. Il y a la manière Gabrielle Roy, cette écriture tellement attentive à la nature humaine, ce subtile mélange d’attendrissement et de tristesse vite réprimée, cette aptitude au bonheur qui défie toutes les adversités, cette confiance en la vie… Et cette assurance que tout être humain recèle en lui un fond de bonté qu’il suffit de solliciter, qu’il faut savoir aller chercher : « …elle ne put s’empêcher sa généreuse nature d’offrir ce qu’elle avait à donner, c’est-à-dire le récit de cinquante aventures de sa vie qui eussent pu être tragiques et qui s’étaient toujours terminées, elle ne s’expliquait pas comment, de la façon la plus heureuse »; « tout être humain, lorsque le besoin nous fait rechercher sa bonté, nous l’expose aussitôt ». Que l’on est loin des « professeurs de désespoir » des années cinquante et que cela fait du bien de lire autre chose que des malheurs!

Ce roman, dont on pourrait critiquer la construction, inaugure le cycle du Manitoba dans l’œuvre de Gabrielle Roy. Il suivait Bonheur d’occasion (1945) et certains critiques qui attendaient une autre brique sociale furent déçus. Ce n’est pas encore le meilleur de Gabrielle Roy, mais tout Gabrielle Roy est déjà là. Quant à moi, il amorce la meilleure part de l’œuvre de cette auteure ; comment oublier Rue Deschambault, La Route d’Altamont, Un jardin au bout du monde, Ces enfants de ma vie, De quoi t’ennuies-tu, Évelyne?  ****

Extrait
Mais les journées étaient longues. D'écrire à tous les coins du pays n'usait pas entièrement les jours d'hiver. La neige s'abattait sur la vitre en flocons humides que retenaient les cadres de bois noir et, peu à peu, de cet appui, la neige montait et bouchait presque tout le carreau. On voyait le dehors à travers un petit morceau de vitre tout juste grand comme l'œil qui s'y appliquait. La poignée de la porte, en métal, était givrée, plus froide aux doigts qu'un glaçon.


Pour passer le temps, un bon jour, Luzina prit la petite « surprise » par la main. Elle la conduisit au pupitre de Joséphine. Encore forte et grasse, Luzina parvint tout juste à s'asseoir au coin du petit banc. Les vents hurlaient. Tout près de la petite fille, Luzina entreprit de lui montrer ses lettres. « C'est A, dit Luzina. A comme ton frère Amable, A comme la petite Armelle. »


En peu d'années, en deux ou trois ans peut-être, l'élève eut une meilleure main pour ainsi dire que la maîtresse. Du moins, ainsi en jugea Luzina. Le contenu des lettres, tout ce qu'il ne fallait pas oublier de rappeler au sujet de la santé, de la bonne conduite, du cœur, Luzina s'en chargeait encore. Mais pour ce qui serait visible à la poste, au facteur, à cet intermédiaire entre elle-même et l'amour-propre des enfants qui ne devait pas souffrir, Luzina fit appel à Claire-Armelle.


Dès lors, les lettres qui partaient de la Petite Poule d'Eau étaient écrites selon la pente coutumière, mais l'enveloppe portait une autre écriture. C'était une écriture extrêmement appliquée, d'une enfantine rigueur. En examinant l'enveloppe de près, Edmond et Joséphine pouvaient voir, point toujours effacées, les lignes tracées au crayon par Luzina pour aider la petite fille à écrire bien droit.


Et les enfants instruits de Luzina avaient un instant le cœur serré, comme si leur enfance là-bas, dans l'île de la Petite Poule d'Eau, leur eût reproché leur élévation. (p. 163-164)

11 août 2007

Les Témoins

Eugène Cloutier, Les Témoins, Montréal, CLF, 1953, 226 pages.

François a tué sa femme Line et son meilleur ami Claude. Les trois venaient de passer un mois de vacances dans les Laurentides. Le dernier jour, François, prétextant un rendez-vous, avait laissé sa femme et son meilleur ami, seuls, sachant fort bien qu’ils brûlaient de désir l’un pour l’autre. Plutôt que de partir, il s’est caché dans les environs, s'est approché de la fenêtre de la chambre et les a tués.

Le roman se présente sous la forme d’un procès, un procès fictif toutefois, François jouant tous les rôles, à la fois juge, témoins et spectateurs. Dans chacun des chapitres, un témoin se présente à la barre, mais ce témoin n’est qu’une des personnalités de François.

Le premier témoin appelé à la barre, c’est François le penseur, l’intellectuel « sorti tout droit des livres qu’[il] lisai[t] ». Il raconte comment il a rencontré Line, comment cette fille a bouleversé sa vie, comment elle a soulevé une « tempête de chair » chez le jeune homme pur et désincarné qu’il était. Il l’épouse quelques années plus tard. Il lui présente son ami Claude, perçoit que celui-ci plait bien à Line et, plutôt que de les éloigner, il favorise leur rapprochement. Je le laisse s’expliquer : « Grâce à moi, grâce à l’extraordinaire féminité de Line, et surtout à l’envoûtement magique de la musique des grands maîtres, Claude allait connaître un grand amour, Line apprendrait à se libérer de mon emprise pour vivre sa vie telle qu’elle la sentait vibrer en elle-même, et moi, j’allais bien m’amuser. » En quelque sorte, une « expérience de laboratoire ».

Le deuxième témoin, un autre double du narrateur, c'est un jeune homme avide du bien depuis sa plus tendre enfance, ce qui explique qu’il soit devenu médecin. Dans ce témoignage, François raconte son aventure spirituelle, sa recherche de pureté, ses tête-à-tête angoissés avec Dieu et la morale lorsqu’il découvre l’amour physique. Mais aussi comment il a essayé difficilement de se refaire une morale et comment « cette crise morale insoluble » l’aurait plongé dans le crime.

Le troisième témoin représente le côté physiologique, jouisseur de François. Né dans une famille pauvre, il apprit tôt à découvrir le plaisir, à aimer son corps même si on lui enseignait le contraire, à se « libérer des jugements extérieurs ».

Le quatrième témoin, c’est le révolté. Lui l’être pur, qui avait voulu faire une œuvre d’art de son amour pour Line et de son amitié pour Claude, découvre que chacun est campé dans son égoïsme. « Et pendant ce temps, là devant moi, tout ce qu'il restait de beauté et de pureté dans notre existence, tout ce que nous avions eu tant de mal à sauver de l'anéantissement, et que nous avions enfermé avec amour en nous-mêmes, le peu de notre vie qui était devenu par miracle toute notre vie, ces coins de ciel qui flottaient dans nos têtes, ces minutes d'infini que nous avions réussi à injecter dans notre sang, cet au-delà où nous nous étions abreuvés tant de fois, la douce inconscience jaillie de nos nerfs, nos rêves d'harmonie souveraine, d'exaltation inépuisable, de joies inexplorées, et de sensations surhumaines, toute cette œuvre d'art que nous avions sculptée et ciselée avec fièvre et passion s'écroulait lamentablement, retombant en poussière noire. »

Enfin, le dernier témoin, c'est le jaloux. Tous les beaux plans échafaudés, les beaux mots utilisés pour décrire leur relation à trois, n’ont pas survécu au test de la réalité. Il est jaloux de Claude qui lui vole sa femme. Il est jaloux de Line qui s'est émancipé de son esprit.

Ce roman me rappelle, par le problème posé, les « romanciers de l’interrogation intérieure », surtout Julien Green et Moira. Un homme tue par recherche de pureté. Ici s’arrête la comparaison, Line n’étant pas Moïra et François, Joseph Day. En fait, François finit par résumer son problème en disant qu’il n’a jamais quitté l’adolescence. La bataille entre la chair et l’esprit n'a jamais cessé.

« L'homme n'a qu'une naissance, celle de son adolescence. Il n'a qu'une mort aussi: celle de son adolescence. Et la vie qui s'écoule entre ces deux moments ne se compte pas en années ou en mois, mais en intensités. Pour ne pas l'avoir compris, vous vous accusez tous aujourd'hui d'un crime que vous n'avez pas commis.
Et si je devais en faire la démonstration, il me suffirait de citer vos propres témoignages. L'adolescence ne vit qu'une fois dans l'homme, et quand on décide de l'étouffer, on devrait prendre garde de bien s'en acquitter, parce que si un choc la ranime soudain, ce peut être pour une création exaltante, mais aussi pour un anéantissement odieux, comme seul peut en concevoir la beauté qu'on a souillée. Car la laideur n'existe pas. Ou si elle existe, elle est vengeance, reconquête, retour à l'ordre. Dieu a conçu toutes choses belles et bonnes. Pourquoi t'accuses-tu d'avoir craché le feu, toi qui as vécu une crise morale déchirante, et qui aurais déjà réclamé ton pardon pour ce crime bien avant de l'avoir commis? Et toi, qui as toujours recherché avec tant de sincérité ta propre définition à travers la jouissance? Et toi, qu'une révolte pure n'a pas réussi à briser, et qui viens de me remplir tout entier d'une prière que j'aurais voulu inventer ? Pourquoi auriez-tué, vous tous qui me regardez en ce moment, et qui ne pourriez même pas définir les raisons de ne pas tuer. » (p. 207-208)

C’est un roman qui a très mal vieilli. L’action proprement dite tient en une vingtaine de pages. Tout le reste, c'est de l’analyse psychologique. Chacun des témoins reprend un peu la même matière, la tournant et la retournant en tout sens. À force de vouloir éviter la psychologie facile, Cloutier tombe dans l’argutie et l’artifice. Son « autopsie métaphysique » et l’artificialité du procédé utilisé (faire intervenir comme témoin les différents François) finissent par nous tomber sur les nerfs. En fait c'est un roman très lourd qui évoque trop bien la grande noirceur. **

8 août 2007

Patrie intime

Nérée Beauchemin, Patrie intime, Montréal, Librairie d’Action canadienne-française, 1928, 199 pages.

Le recueil de Beauchemin s’ouvre et se ferme sur des odeurs. Dans le poème liminaire, « Prélude », l’auteur souhaite que son recueil soit comme une ancienne maison paysanne qui distille des parfums agrestes. Dans « Dernier bouquet », poème épilogue, toutes ses sources d’inspiration composent un bouquet, une somme poétique et un bilan humain.

Le recueil est divisé en quatre parties.

Patrie intime
La patrie intime du poète se réduit à un « petit cercle d’horizon ». Au cœur, on trouve la maison paysanne, bien campée dans la nature, à portée d’oreille de l’Église. Ici se perpétue la tradition française. Ces poèmes décrivent un monde idéalisé en reprenant les motifs habituels du terroir : la maison, le laboureur, la glaneuse, l’aïeule, la mère, le nouveau-né, le ber, le dévidoir, les aiguilles.

Au grand soleil des champs
Le point de départ, c’est la nature, mais non la « grande nature » à la manière de Desrochers, même si un poème prend comme sujet le Saint-Laurent. C'est parfois la nature agricole, celle du semeur, celle des champs, mais le plus souvent la nature telle qu’on la voit dans les jardins, aux abords des routes. Les oiseaux y sont légion - et même des rossignols! ; les arbres font aussi l’objet de plusieurs poèmes. Certains poèmes ont une portée symbolique : le Saint-Laurent et l’érable reflètent le destin sinon les caractéristiques du peuple canadien-français : calmes, courageux, forts.

Au rythme du clocher
Ce qui étonne, c’est la profondeur de la foi de l’auteur. Plusieurs poèmes sont des prières ou des chants religieux dans lesquels il célèbre son Créateur ou encore il lui demande humblement d’intercéder pour lui ou ses frères. « Viens du couchant, viens de l’aurore, / Viens, Esprit, viens du ciel des cieux, / Esprit que le silence adore, / Esprit des chants harmonieux. » D’autres poèmes évoquent des lieux saints, des offices religieux, des rites, des officiants. Ici, la religion est vécue pour elle-même, sans relent idéologique, pour sa beauté, comme espérance.

À ma plus doulce France
Seuls quelques poèmes réfèrent à son amour de la France. « Ma France, c’est mon pays »; « Moi je suis Français d’abord ». L’image qu’il véhicule de la France semble peu correspondre à la réalité : va pour la vieille langue et la douceur du paysage, mais dire qu’elle « est le ciel où se dessine / La croix du clocher natal » semble plutôt une vue de l’esprit. Quelques poèmes sont consacrés à la glorification des figures de l’histoire (Brébeuf, Montcalm, Papineau, Crémazie), d’autres à évoquer des événements ou des « circonstances » qui nous sont étrangers aujourd’hui.

Beauchemin a publié ce recueil deux ans avant sa mort, trente et un ans après les Floraisons matutinales. Il reprend là où Pamphile Lemay a laissé. Va-t-il plus loin? Je ne pourrais l’affirmer. Disons, comme le titre l’indique, qu’il est plus intime, moins « officiel ». Il a davantage le sens du rythme, de la petite touche musicale. C’est un poète du terroir, mais non un poète de la terre, du « labourage et des semailles ». C’est la nature qui lui parle. Il était médecin et devait se déplacer dans la campagne au chevet de ses malades. Il semblerait que ses poèmes naissaient souvent au cours de ces promenades. Chose sûre, il était très sensible aux chants des oiseaux. Plus encore que la nature, le sentiment religieux (plus que la religion) est à l’origine de plusieurs poèmes. Enfin, comme tous bons terroiristes, il a écrit aussi quelques poèmes patriotiques, un patriotisme intime pour ainsi dire.

Le problème avec Beauchemin, c'est qu’il est difficile de trouver quelques très bons poèmes qui porteraient le recueil, qui lui donneraient sa couleur et son identité. Tout est un peu égal, l’inspiration et l’écriture demeurant trop modestes tout compte fait. ***½


LA PRIÈRE DU VIEILLARD

Vers cet éternel lendemain,
Dieu des temps, c'est toi qui me pousses;
Dans la douceur de la secousse,
Je sens la douceur de ta main.

Comme un enfant, l'âme ravie,
Je m'abandonne à ta bonté,
Et je bénis la volonté
Qui prolonge encore ma vie.

D'un esprit lucide, je crois
En la grandeur du privilège
Et de la grâce qui m'allège
Le poids de mes dernières croix.

Malgré la crainte coutumière
Qui me fait trembler devant toi,
C'est avec la plus vive foi
Que je marche vers ta lumière.

5 août 2007

Terres stériles

Jean Filiatrault, Terres stériles, Québec, Institut littéraire du Québec, 1953, 205 pages.

Village non nommé, près de Saint-Jérôme (Piedmont?). Fortunat Aubin, un veuf de 53 ans, a épousé Marie-Louise Patry, une « vieille fille » d’une trentaine d’années. Paresseux, Fortunat (nom prédestiné!) a flairé la bonne affaire : la terre reviendra à Marie-Louise quand son père, Jean-Baptiste Patry, quittera ce monde. Quant à celle-ci, battue par ce père tyrannique, elle trouve en Fortunat un allié inespéré. Les deux s’entendent comme larrons en foire, attendant pour ainsi dire la mort du Vieux.

Ils devront attendre quinze ans avant que leur vœu se réalise, devant supporter les malices et les colères du vieux despote. Et, même mort, ce dernier continuera à les hanter, les montant l’un contre l’autre. En effet, le soir du décès, Fortunat « a omis de signifier » à Marie-Louise que son père est en hémorragie. On le retrouve le lendemain, baignant dans son sang. Prise de remords, troublée d’avoir désiré la mort de ce père tant détesté, elle se retourne contre Fortunat (double œdipien?), cesse de lui parler, lui mène la vie dure, l’accusant même de l’avoir monté contre son père. Elle si douce reprend là où son père a laissé.

Dépité, malade, Fortunat finit par déserter la maison devenue invivable. Il s’en va chez sa fille Éva. L’accueil est glacial, surtout de la part du gendre, qui craint de devoir faire vivre ce paresseux. Il faut dire qu’il a abandonné sa fille lorsqu’il est devenu veuf. Fortunat en vient à la conclusion qu’il est encore mieux avec Marie-Louise. De grand matin, il décide de retourner chez lui, mais s’effondre au bord de la route. On le ramène chez Marie-Louise où il meurt presque tout de suite. Marie-Louise pleure toutes les larmes de son corps.

Quelques mois passent. Le médecin, qui a soigné ses deux hommes, lui propose d’accueillir un jeune homme de bonne famille qui doit se refaire une santé dans les montagnes du Nord. Elle consent, s’attache à ce jeune homme (fils œdipien?) comme s’il était son fils. Malheureusement, lui aussi meurt. Désespérée, Marie-Louise prend un bidon d’essence, met le feu à la maison, s’immolant avec le jeune homme mort (voir l’extrait).

C’est un roman de total désespoir. Il offre une triste vision de l’humanité, de la vie. Un certain existentialisme de l’absurde et du désespoir est passé par là. Tous les êtres sont des « terres stériles ». L’amour tout court, comme l’amour parental et l’amour filial, sont des leurres pour les uns, des prisons pour les autres.

L’écriture de Filiatrault est efficace, déjà cinématographique (il est l’auteur du controversé téléroman,
Paradis terrestre,1967-1972), donc très facile à lire. La composition de son roman sert la thèse qu’il défend : c’est surtout évident dans la dernière partie, celle qui concerne le jeune homme malade. On a l’impression qu’il a ajouté cette fin pour bien montrer que toutes les facettes de l’amour sont vouées à l’échec : après le père et le mari, voici que le fils symbolique meurt. Jean Filiatrault a reçu le Prix David pour Terres stériles en 1954. ***

Extrait
Marie-Louise maintenant se berçait, les yeux fixés à la petite flamme qui se tordait non loin d'elle, léchait le mur et montait jusqu'aux rideaux. Bientôt des flammes plus hautes se formèrent en colonnes torses et la cernèrent. Elle les narguait du regard, comme si, par la seule force de ses yeux, elle eût pu maîtriser l'audace de ces fauves qui se courbaient devant elle et la frôlaient avec hésitation.

A présent, elle régnait au centre de son enfer. Soudain, au milieu du cercle de feu, son père lui tendit une longue main décharnée. Un cri de haine s'échappa de sa vaste poitrine. Avant même que les flammes ne la touchassent, elle brûlait. Le brasier intérieur qui la dévorait dépassait en force toutes les douleurs qu'elle avait connues jusqu'ici. De Fortunat ni de Philippe le souvenir ne l'effleura un seul instant. Elle était seule, face à ce père maudit, et pour la première fois elle exhalait sans contrainte la haine implacable qu'elle lui avait vouée jusque dans la mort. Marie-Louise acceptait enfin sa vérité, le monstre qui était en elle.

Dans la nuit, la maison de Jean-Baptiste Patry éclairait le village d'un faux jour. Jusqu'au matin, elle crépita.

Filiatrault chez Laurentiana
Terres stériles
Le Refuge impossible

4 août 2007

Hertel chez Alouette bleue

Il est toujours intéressant de voir comment on a illustré et présenté un livre (Fides, collection Alouette bleue, sd mais vraisemblablement à la fin des années cinquante). Voici la couverture (avec la ville en arrière-plan et la croix sur le Mont-Royal) et la quatrième de couverture, qui mérite d'être lue. On connaît l'affiliation des éditions Fides avec l'Église. Le texte qui s'adresse aux pédagogues et aux étudiants, sans le dire, fait la promotion des collèges classiques.


2 août 2007

Le Beau Risque

François Hertel, Le Beau Risque, Montréal, Bernard Valiquette/Action canadienne-française, 1939, 136 pages)

Hertel raconte l’évolution d’un élève, Pierre Martel, depuis la méthode (secondaire 3) jusqu’à l’obtention de son baccalauréat (DEC). Hertel utilise un truc classique pour donner de l’authenticité à son roman. Celui-ci ne serait rien d’autre que le « journal composé aux heures perdues » du père Henri Berthier.

Pierre est élève un peu rebelle, qui se « classe définitivement dans la catégorie des mauvaises têtes ». Pourtant, le narrateur est fasciné par cet étudiant aux résultats moyens, décelant en lui « un feu intérieur » qui en fait un individu aux qualités supérieures, un futur leader pour tout dire. C’est pendant une retenue, par le biais de la pratique des sports, activité hautement considérée (même le golf est élevé au rang d’art mineur!), que le Père Berthier entre en contact avec lui. On suit donc l’évolution vers la maturité de ce jeune rebelle : on a droit à ses interrogations spirituelles et morales qui surviennent au fil des années, et aussi aux interventions du Père Berthier qui essaie de le faire cheminer, de l’amener à trouver sa voie, à reconnaître ses immenses talents. On découvre les camaraderies, on voit à travers ses confidences au prêtre que ses premières amourettes sont difficiles, que le lien d’admiration envers son père se dissout progressivement pour se reporter sur son grand-père. Bref, aucun événement extérieur marquant, mais une analyse psychologique de l’évolution du personnage principal qui chemine vers la maturité. J’oubliais la conclusion : Pierre Martel a rencontré une jeune fille, s'est réconcilié avec la religion et prévoit se diriger en sciences, une carrière sans issue à l’époque. Parlant de ses petits gars, le père Berthier conclut : « Ils sont rendus au seuil de la vie chrétienne, de la vie tout court. Ils s’avancent, confiants, vers ce que je me plais à nommer le beau risque. »

Critique
Le roman n’est pas très bon. Le choix du narrateur, un professeur qui ne voit l’élève que dans le cadre scolaire, empêche le narrateur d’approcher son personnage au-delà de l’intellectuel. Hertel est même obligé, en cours de route, de faire intervenir le journal personnel de l’élève, journal auquel aurait eu accès le Père Berthier quelques années après les faits. Bref, c'est un roman sans chair, le filtre étant trop épais entre le narrateur et les événements.

Cependant, le roman est plus intéressant si on le considère comme un essai, comme un témoignage de l’éducation que dispensaient les anciens collèges classiques, du moins ceux des Jésuites. En bref, le jeune homme, appelé à former l’élite de demain, doit pour ainsi dire mourir à son propre milieu pour renaître dans un nouveau monde, un monde supérieur. Et c’est ici que le bat blesse, pourrait-on dire. En d’autres mots, la philosophie éducative des Jésuites pourraient se résumer ainsi : comment fabriquer des intellectuels coupés de la réalité? Ce jeune homme est un être partagé, divisé entre les hautes exigences morales des Jésuites et ses faiblesses bien humaines, entre le milieu intellectuel du collège et son milieu familial plus prosaïque, entre le mystérieux univers féminin et le monde entièrement masculin du collège, entre le monde matériel de la vraie vie et le monde très intérieure, antimatérialiste qu’encensent ses professeurs…

« De nouveaux horizons s'ouvrent. Toutefois, le lourd matérialisme de l'atmosphère montréalaise se venge à maintes reprises. Tristesse des jeunes qui voudraient vivre de l'âme dans un milieu où tout conspire contre elle. Comme ils sont nombreux, même parmi les condisciples de Pierre, ceux qui, éveillés un instant, reprendront bientôt leur course aux nourritures terrestres ! Combien auront failli s'épanouir à la vie, que notre brutal milieu américanisé courbera de nouveau à son joug ! » (p. 71)

Autre idée intéressante : la société canadienne-française est entrée dans une phase de dégénérescence. Il faut renouer avec l’esprit de ceux et celles qui ont fait la Rébellion. Il faut se rapprocher de la nature, de la vraie vie, sans renoncer à la vie intellectuelle. Il faut combattre le mercantilisme américain qui corrompt les hommes, du moins affaiblit leur volonté, les éloigne du spirituel. Il faut trouver son âme en tant qu’individu et en tant que peuple. Il faut élever le code moral de la société canadienne-française.

« Choses de chez nous, notre folklore, notre histoire, nos poètes étriqués méritent une attention émue. Pauvres enfants ! On leur a tellement parlé, un peu partout, de nos multiples incompétences, de notre congénitale impuissance, de nos tares. Ils ont tellement la mentalité de leurs pères dans le sang: la peur, le défaitisme, le lâchage, le sentiment de notre infériorité. Côte abrupte à gravir. Ascension lente et qui s'accompagne de tant de chutes.

Comme il faut procéder avec prudence, avec lenteur ! Combien l'on doit posséder à fond leur estime avant d'aborder cette question épineuse: le devoir patriotique ! Il est des jeunes qui douteront de leur maître quand il osera attaquer ce sujet depuis longtemps classé par le père, par les grandes sœurs, par les amis. » (p. 65)

« La vraie révolution, elle est en train de prendre corps avec ta génération. Jusqu'ici, on n'a parlé que de politique. Ce n'était pas assez. Tout récemment, on insiste sur le point de vue économique. C'est déjà beaucoup mieux. Mais, ce qui est vraiment bien, c'est la tendance des jeunes. Vous commencez à comprendre que l'on ne conquiert pas à un peuple son âme, son autonomie, sa fierté, par le dehors. La vraie révolution doit venir du dedans. C'est en soi-même qu'il faut l'accomplir d'abord. Tant que nos gens sont demeurés foncièrement honnêtes, véritablement chrétiens, il n'y a pas eu de danger pour la survivance; la victoire finale n'a jamais été douteuse. Nos fils ont renoncé à leurs âmes. Et ces âmes, voici qu'elles renaissent avec vous. C'est pourquoi j'aurais voulu assister au centenaire de '37. » (p. 95)

Ce roman est à mettre en lien avec le mouvement « La Relève », mais aussi avec tout un courant d’idées qui décrie l’affaiblissement de la société canadienne-française des années 1920-1930. Un
article récent de L’Actualité révélait que ce Pierre Martel pourrait bien être Pierre Trudeau. **½

François Hertel sur Laurentiana

Anatole Laplante curieux homme

Journal d’Anatole Laplante

Le Beau Risque

Mondes chimériques