28 avril 2007

Courriers des villages

Clément Marchand, Courriers des Villages, Trois-Rivières, Éditions du Bien public, 1940, 214 pages. (Illustrations de Rodolphe Duguay)

Clément Marchand nous présente une suite de nouvelles, qu’il appelle parfois des contes. En fait, certains textes sont à peine des récits. Le tout se passe à la campagne, dans un petit village, Rivière-à-la-Lime. La campagne, la vieille campagne canadienne-française, se meurt. De même le vieil héritage français, ce que l’auteur déplore.

Marchand, contrairement à la plupart des terroiristes, a une vision tragique de l’existence. Ne cherchez pas le bon paysan robuste, fort en bras et en gueule, vous ne le trouverez pas. Il n'est pas question ici de faire du pays, de transmettre l'héritage... Ses paysans sont des êtres un peu dégénérés, des simples, des rustres qui ressemblent beaucoup à leurs bêtes. En fait, les personnages les plus éclatants, ce sont justement les animaux : un verrat, un jars et un dindon. Un certain nombre de textes sont regroupés sous l’appellation : « Esquisse d’un bestiaire ».

La mort hante ces nouvelles. Et elle frappe d’abord les bêtes. Un verrat, avec « son honnête gueule de cochon », vit ses derniers moments avant d’être immolé (« La boucherie », un morceau d’anthologie!); un jars, qui « présidait avec une rare distinction de manières » à la destinée de douze oies neigeuses se fait happer par une auto (Victime du devoir); un bœuf, ex-vedette d’exposition et gloire locale, est brûlé vif (Le destin d’une gloire locale); des dindons qui font l’envie des voisins disparaissent mystérieusement (Un dindon en affaires). La mort certes, mais en même temps une compassion amusée pour ces animaux, tout à fait bêtes tout compte fait.

Il y a aussi toutes ces gens qui sont en train de mourir : « Mais hier la mort a grincé du pas sur les cailloux de la route. » Célestin a quitté sa femme qui le battait. Il revient, malade, il meurt et elle en souffre (Célestin et Adeline); un fermier perd sa femme et continue de « vieillir dans un pis aller, en attendant son tour » (Derniers rites); une femme se laisse mourir par amour (L’Ombre de la morte); une vieux fermier se jette dans le puits : « L’autre jour, dans un village non loin de chez nous, un fermier d’âge mûr s’est suicidé. » (Un suicide).

Il faut aussi noter l’omniprésence de la saison de l’automne, une nouvelle lui étant entièrement consacrée : « En automne ».

Le vol est aussi le motif de quelques nouvelles : dans « Fanfan », l’engagé part avec la cagnotte; dans « Faits divers », un voleur chipe des pommes; dans « Au relais de la Johnson », un coureur des bois se saoule et se fait rouler par ses amis de beuverie.

Dans la partie « Chansons et rites », quelques histoires valent par leur pittoresque : dans « Le ferment dans l’auge », à l’arrivée de la police, Mathurin jette sa bagosse dans l’auge des cochons qui se paient une petite saoulerie; dans « Fêtons la gamelle », un vieux paysan se repose après une journée à la cabane à sucre; dans « La montre », un homme qui voyage de nuit se fait une grosse frayeur; dans « Flambées de joie », le narrateur déplore l’abandon des rites qui présidaient aux nuits de Noël d’autrefois. D’autres textes ne sont que de pures descriptions très fines : « L’Église », « L’Orage ». Il faut dire que Marchand affectionne les régionalismes, les archaïsmes…

Enfin, il y a « Nuit sur la colline » qui clôt le recueil. On assiste à un tremblement de terre (un glissement de terrain). Je pense qu’on peut y lire le « glissement symbolique » du petit monde campagnard, même si l’auteur écrit ailleurs dans le bouquin que « les villages sont immuables ».

Marchand n’est pas Albert Laberge. Il n’a pas son regard hargneux. C’est un regard nostalgique qu’il pose sur la paysannerie qui est en train de s’écrouler. La campagne est désolante, mais la ville l'est encore plus. Il me semble que ce livre décrit bien le désarroi de cette époque de transition entre la campagne et la ville, entre les vieilles traditions françaises et la modernité américaine. ***½ ou ****

Extrait 1
Dans les villes tumultueuses où, malgré la promiscuité physique, la solitude morale de l'homme est si complète, toute la vie traquée par mille besoins, puise à un rythme effréné. Il y a des fluctuations et des séismes profonds. Les civilisations s'effritent après s'être entrechoquées comme des vagues. Les peuples se laissent asservir par les monstres qu'ils engendrent.

Seuls, inondés de lumière douce, baignant l'image de leurs pignons dans l'eau vivante d'une rivière, les villages participent à une sorte d'éternité reposante. Ils n'ont pas de passé. Ils n'ont pas non plus d'avenir. Ils s'éteignent dans le calme des soirs et la clarté blanche des aubes les voit renaître. (p. 79)


Extrait 2

Nos plus belles coutumes campagnardes, héritées des anciens, sont pour la plupart tombées en désuétude. Nos paysans troublés dans leur paix par les inventions du siècle ont peu à peu cessé de les pratiquer. Il fallait s'attendre que leur bon sens émancipé leur ferait rejeter un héritage dont l'usage quotidien des gazettes, de la radio et de l'automobile leur révélait soudain l'inutilité pratique. C'est un grand dommage car elles étaient de fécondes créatrices de joie, sachant distiller le plaisir, l'émotion et le rire sur la peau lisse de la vie rurale. Nos traditions étaient le bon mortier qui tient les maisons bien assises. On voit aujourd'hui que leur disparition a laissé un trou d'ennui et de désœuvrement dans l'existence des paysans. Le climat particulier de la campagne s'est insensiblement uniformisé à la platitude ouvrière des villes. Depuis qu'on ne s'amuse plus dans les villages, depuis qu'on a coupé les ponts avec le merveilleux, l'enthousiasme à l'œuvre sacrée de la terre a laissé place à un vague sentiment de défaitisme ou de pis-aller. Craignant le ridicule que leur vaut le titre de ruraux, les jeunes désertent. On peut observer le même phénomène de bout en bout du pays: les villes mangent les campagnes, elles pompent le sang des fermes mal gardées. (p. 203-204)

Lire dans Le Carnet du flaneur

24 avril 2007

Maria de l'hospice

Madeleine Grandbois, Maria de l’hospice, Montréal, Parizeau, 1945, 170 p.

Le narrateur, qui vient de terminer son cours en droit, est invité par le docteur Plourde, un ami de famille, à passer quelque temps à Saint-Pancrace pour se « mettre au vert … avant de commencer la grande lutte pour la vie ». Les récits qui suivent ont été narrés par le docteur pour égayer le séjour de son invité.

Maria de l’hospice
Quand Josaphat Lépine tomba malade, puis resta invalide, sa femme qui était blanchisseuse dut travailler doublement pour maintenir les finances de la maison à flot. Les années passant et sa santé déclinant, elle eut l’idée d’adopter une jeune fille. Elle se rendit à l’hospice de Saint-Benoit et ramena une grande fille, « noire comme une blatte, qui dépassait ses compagnes d’une bonne coudée ». Les Lépine la traitèrent « durement, comme ils se traitaient eux-mêmes ». Le temps passa, elle eut 34 ans. Arriva ce qui n’était jamais arrivé, un garçon lui fit la cour. C’était un marin, un vaurien, mais Maria en était passionnément amoureuse et l’épousa. Comme il était toujours parti, elle continua d’habiter avec les Lépine. Quand il venait la voir, il la battait, mais elle n’en continuait pas moins de l’aimer. Bientôt, il essaya de soutirer de l’argent aux Lépine. Un jour, fou de rage devant leur refus, il les tua et s’enfuit. On accusa Maria, le croyant en mer. Et Maria, par amour, admit le crime. Elle fut pendue.

Le père Couleuvre
Phydine Lanouette bûchait en haut de la rivière Saint-Perpétue. Une nuit, dans le noir, il alla boire et eut l’impression d’avoir avalé une couleuvre. Il se mit à dire qu’elle continuait de vivre dans son corps, lui réclamant de la nourriture. On l’appela le père Couleuvre. Descendu du bois, il se mit à quêter à gauche à droite pour nourrir sa couleuvre. Le temps passa, et sa vie. Il en vint à croire qu’une couleuvre vivait en lui. Un de ses amis, qui y croyait aussi, en conclut que la couleuvre continuerait à vivre quand il mourrait et lui dévorerait l’intérieur. Cette idée se mit à l’obséder. Un jour, il prit un fusil et tua la couleuvre…

Bois-JoliLe narrateur est entraîné par le docteur Plourde à Bois-Joli, un véritable paradis terrestre. Tous les gens y vivaient heureux jusqu’à la mort du docteur Papillon, un médecin tenu en haute estime. Ils commencent par visiter le curé, puis se rendent chez une patiente. Le docteur Plourde l’ausculte, puis lui donne un peu de morphine. Le narrateur apprend que le docteur Papillon soignait ses malades à la morphine, qu’ils sont dépendants et que le docteur Plourde, à leur insu, essaie de les désintoxiquer progressivement.

Le lac au ver
Le lac Cristal appartenait à un riche Bostonnais. Le père Mathieu le surveillait en l’absence des maîtres. Il se méfiait des braconniers, entre autres parce qu’ils pêchaient à la dynamite. Parmi ces braconniers figurait son fils Thanase. Quand il tomba malade, sur son lit de mort, il lui fit promettre de respecter le lac Cristal, ce qu’il jura. Même s’il craignait son père plus que tout, Thanase ne tint pas sa promesse. Sur le lac, quand il essaya de se saisir d’un ver, il se rendit compte qu’il était immense et qu’il lui échappait toujours. Son ami lui apprit qu’il l’avait ramassé dans le cimetière, près de la tombe de son père. À l’épouvante, il s’enfuit. Depuis, le lac Cristal est devenu le lac au ver.

Le passage de l’abbé Léger
Le curé Portelance menait d’une main de fer sa paroisse. Seul Clovis Bérubé lui résistait : il vivait avec une concubine, vendait de la bagosse, n’assistait pas aux offices religieux… Un vrai mécréant! Quand le vigoureux abbé tomba malade, l’évêché lui envoya un petit vicaire « tout rose », un petit « abbé de salon » pour l’aider. Et quand le rude curé dut quitter pour un séjour à l’hôpital, les paroissiens s’en donnèrent à cœur joie. Dieu se chargea de les ramener dans le droit chemin : un glissement de terrain emporta quelques maisons, dont celle de Clovis. La concubine se retrouva au fond du ravin. Personne n’osa ou ne voulut lui porter secours… sauf le petit abbé. Malheureusement il y laissa sa vie après avoir sauvé cette « propre à rien ». Cet acte de foi eut pour effet d’inspirer l’âme du vilain Clovis qui devint un paroissien exemplaire.

Le rang des Deux-Maisons
Lomer Lavallée et Philémon Destreilles étaient en âge de se marier. Tous les deux étaient amoureux de la belle Marie-Ange. Lomer dama le pion à son voisin, plus lent à manifester ses sentiments à cette « fille ragoûtante, bien en chair ». Philémon, pour ne pas être en reste, épousa Mélanie Trudeau, « une noire, sèche, travaillante, qui avait une épaule plus haute que l’autre ». Des enfants leur vinrent, des garçons en santé chez les Lavallée, des filles maladives chez les Détreilles. Philémon devint jaloux au point que ce sentiment devint sa raison de vivre. Ils se firent des procès, essayèrent de se nuire… La guerre arriva et avec elle la conscription. Le garçon de Lavallée se cacha dans le bois et Philémon le dénonça. La police militaire vint, le garçon résista, la police le tua. Le vieux Détreilles en tira un certain soulagement, qui fut de courte durée. Son voisin vendit sa terre. Détreilles, ayant perdu sa raison de vivre, sombra dans la folie.

La bague d’or
Simon Taillefer, forgeron, avait tout pour être heureux : une forge qui lui assurait la pitance, une femme et un fils qui le rendaient heureux. Un cataclysme secoua le village : la ruée vers l’or! Prosper Cossette, agent recruteur, avait rapporté une bague en or qu’il exhibait. Une rêve fou s’empara de Simon : lui aussi aurait sa bague en or. Il loua la forge à son cousin Côme et il s’embarqua pour l’Australie avec cinq autres Pancraciens. L'un mourut, les autres n’en revinrent guère plus riches. Simon tarda à rentrer, si bien qu’on finit par conclure qu’il était mort. Sa femme porta le deuil et mourut ainsi que son fils. Quand Simon revint enfin, il avait sa bague en or. Il vécut quelques années, ne faisant rien du soir au matin. Un jour, on le découvrit mort sur son grabat. Son cousin hérita de la forge, de la bague en or et… des milliers de billets qu’il découvrit dans un vieux sac mal ficelé.

L’univers de Madeleine Grandbois est aux antipodes de celui de son frère Alain. Nous voici dans un petit village du Québec qui « continue de poursuivre son existence séculaire autour du clocher » et dans lequel vivent des « paysans frustres, peu compliqués ». Grandbois raconte des petits drames, des faits divers qui sont devenus le « légendaire » de Saint-Pancrace. Le ton est léger; le style, fluide; et la mise en narration, très habile. Dans son genre, ce livre est très réussi. On se demande comment il se fait que l’auteure n’ait jamais publié d’autre livre. ***½

22 avril 2007

Avant le chaos

Alain Grandbois, Avant le chaos, Montréal, Les éditions modernes, 1945, 201 p. (Une seconde édition, augmentée de quatre nouvelles, est parue en 1964 chez HMH.)

Le 13
À Djibouti, le narrateur fait la connaissance de Bill Carlton, un drôle de personnage, superstitieux, charmeur, charismatique, conteur intarissable, buveur sans ivresse, mais aussi, dit-on, agent de l’Intelligence service. Dans sa pérégrination, d’une durée de trois ans, qui le mène à Singapour, Canton, Macao, Moukden, Kharbine et finalement à Cannes, il va revoir ou entendre parler de Carlton. On dit qu’il aurait été mêlé aux massacres de Hong-Kong, en tant que major de l’armée anglaise. On dit… Mais l’essentiel n’est pas là. Le narrateur est fasciné par cet homme qui récite Le Transsibérien de Cendrars, mais aussi des poèmes de Supervielle, d’Éluard et d’autres grands textes occidentaux… Même les autochtones, qui n’y comprennent rien, s’assemblent pour l’écouter. Au-delà du personnage, c’est la vision de Grandbois, du monde colonial, avant le « grand chaos », c’est le regard occidental curieux, amusé, sans culpabilité sur les autochtones, c’est la plongée dans un monde tropical si loin de notre pays nordique. C’est aussi l'errance d'un homme seul, de bar en bar, de jonque en petit vapeur, sans autre but, a-t-on l’impression, que celui d’une rencontre heureuse.

Tania
Chez son ami Hélène, le narrateur rencontre Tania, une jeune Ukrainienne, à Paris depuis un an. Sa famille a été exterminée lors de la Révolution russe, mais elle est parvenue par force de caractère à survivre. Elle s’est mariée à quinze ans, a quitté ce mari, a dansé dans plusieurs villes européennes, tout cela pour venir à Paris. Elle a écrit un roman et Alain, le narrateur, l’aide à corriger sa traduction en français. Le roman sera édité, mais ne connaîtra pas un grand succès. Entre-temps, la relation de travail entre Tania et le narrateur se transforme : « Nous n'avons point fait les gestes d'amour, ni prononcé les mots de l'amour. Mais il y eut parfois entre nous certains regards qui franchissaient d'un bond les parois du coeur, et une sorte d'entente pleine de douceur et de mystérieuses complicités, et cette grande paix confiante qui nous unissait soudain, pour des instants, pour des instants seulement comme si nous étions éternels, et seuls, et glorieux, et alors le reste du monde n'existait plus. » (p. 41) Ce qui n’empêche pas ce dernier de « quitt[er] la France pour un long voyage ». Quand il revient, « après des années d’absence », il ne retrouve pas Tania ni le cercle d’amis qui s’était constitué autour d’Hélène. Un jour par hasard, il rencontre Kyrov, l’amoureux d’Hélène, qui lui apprend que celle-ci est morte. Quant à Tania, elle a entrepris un second livre qui promettait beaucoup, puis est disparue. Quatre ans plus tard, dans une pagode à Hanoi, Alain a la surprise de croiser Tania. Elle a épousé le fils d’un banquier. Pendant quelques semaines, Alain fréquente le couple, mais surtout passe plusieurs heures avec Tania qui lui fait visiter la ville. Tania est méconnaissable; elle, si ardente, est éteinte. Elle fume de l’opium. Alain quitte Hanoi. Il ne reverra jamais Tania. Il a reçu une lettre de Kyrov, en janvier 1940 : ce dernier, devenu prêtre, a assisté ses derniers moments dans un hôpital russe de Shanghai. Il lui transmet ce message : « Tu diras à Alain que je suis morte avec mes mains fortes, loyales… Que mes mains sont demeurées humaines jusqu’à la fin… » Grandbois trace un portrait très attachant de cette jeune femme happée par son destin. Il me semble qu’on peut aussi voir dans cette vie chaotique les stigmates des grands bouleversements à venir.

Grégor
Quand le narrateur s’aperçoit qu’il est amoureux de Nancy, il comprend que la partie est perdue pour lui. Cette femme, en quelque sorte la reine de la Croisette, a tous les hommes à ses pieds, mais elle n’est pas femme « à nourrir de gravité, de profondeur, des sentiments qu’elle ne provoquait que pour l’orgueilleuse joie d’un perpétuel triomphe ». Par orgueil, il préfère s’éloigner, d’autant plus qu’il s’aperçoit que sa place est déjà prise par Grégor, un jeune prince russe « beau comme le héros imaginaire des très jeunes filles romanesques ». Cruel retour des choses, quand Grégor se rend compte qu’il « pourrait aimer Nancy », il l'abandonne et monte à Paris. Contre toute attente, il devient l’ami du narrateur, lui aussi à Paris. La situation financière de Grégor se détériore et il doit, comme d’autres immigrés russes, devenir chauffeur de taxi. Le narrateur, lui, regagne la Côte d’Azur. Il revoit Nancy, une Nancy dévastée, et détrônée par une nouvelle reine sur la Croisette. Quelque temps plus tard, Gregor demande au narrateur de l’accompagner à Istanbul, où il doit quérir un héritage. Là-bas, ils connaissent les sœurs Livadia et Nathalie Mérakine et leur cousine Nariska, dont Grégor tombe follement amoureux. Ils reviennent sur la Côte. Grégor et Nariska vivent intensément leur amour, mais un jour Nariska le quitte. Grégor disparait. Plusieurs mois plus tard, le narrateur apprend de Nathalie que Nariska est morte. Il apprend aussi que Grégor est devenu légionnaire et a péri. Un an plus tard, il revoit Nancy. Elle attend toujours Grégor. Grandbois, encore une fois, trace le portrait de personnages au destin tragique. Il jette un regard attendri sur cette faune mondaine, sans but, dévouée au seul plaisir. Faut-il plaindre tous ces riches oisifs, qui aiment qui ne les aiment pas, qui quittent qui les aiment, qui cherchent à s’étourdir dans leurs Bugatis, qui vivent et meurent d’amour? Que peut-on contre l’élégance?

Le rire
L’histoire débute à Shanghai. Le narrateur veut « aller vagabonder du côté des Marches Tibétaines » dans le Sechouan. Le major D essaie de l’en dissuader. Pourquoi aller si loin puisque « la nature profonde de l’homme est pareille, partout sous toutes les latitudes »? Le Major finit par lui donner l’adresse de son ami Mantoni à Tchentou. Il s’embarque sur le Fou-Tian, se lie d’amitié avec le capitaine Le Douël, un héros de guerre qui connaît mieux le Yang tsé-Kiang que les autochtones, et se rend à Tchentou, en passant par Hankeou où il rencontre Vernet qui publiera certains de ses poèmes. À Tchentou, il fréquente Mantoni, un fumeur d'opium, en attendant que son boy réunisse le matériel et les gens nécessaires à la dernière étape du voyage, la route de Lhassa. Le narrateur passe pour ainsi dire sous silence les quelques mois que dure cette étape. Un événement sera marquant. Il assiste à l’exécution de quelques trafiquants, ce qui lui fait dire que les hommes ne meurent pas tous de la même façon : juste avant de mourir, les condamnés rient à gorge déployée, d’où le titre. À son retour à Shanghai, il apprend la mort du Major. Il découvre l’histoire de ce militaire doué qui a renoncé aux plus hauts postes pour l’amour d’une Mandchoue. Et, quant à la nature humaine, il apprend qu’avant de mourir, le major « eut ce petit grincement de gorge … qui était sa manière à lui de rire ».

Il était un peu normal que le recueil se termine par une réflexion sur le voyage. « Vaut-il la peine de parcourir le monde ? » se demande Grandbois. « Si les hommes sont les mêmes sous toutes les latitudes, à quoi riment toutes ces pérégrinations? » Et pourtant… En cette même année 1945, Germaine Guèvremont publiait Le Survenant et Gabrielle Roy, Bonheur d’occasion. Je veux bien admettre que la nature profonde d’un Amable Beauchemin ou d’un Jean Lévesque soit la même que celle de tous ces déracinés qui hantent les histoires de Grandbois, mais certaines circonstances historiques (je pense aux soubresauts politiques en Chine au début du XXe siècle et à tous les déclassés russes) ou même certains événements personnels agrandissent ou rapetissent certaines vies. Grandbois a su repêcher ces destins exemplaires et en a tiré des histoires fascinantes. ****½

Extrait (la préface)
Les temps pleins d'angoisse que nous traversons nous défendent d'ajouter aux profondeurs du drame la note sacrilège des jeux de l'insouciance et de la désinvolture. Aussi dois-je sauter par-dessus cinq ans de guerre pour rejoindre une époque singulièrement révolue. Les hommes de ma génération ont vécu des jours que leurs cadets ne connaîtront jamais. Le monde qui se dessine aujourd'hui, et qui sera celui, plus dur encore, de demain, ne nous échappera peut-être pas entièrement. Mais il sera bien neuf pour nos yeux fatigués.J'ai écrit ces nouvelles pour retrouver ces parcelles du temps perdu, pour ressusciter certains visages évanouis, pour repêcher mes propres jours. Car il y eut une époque invraisemblable où un jeune garçon pouvait entreprendre de parcourir la vaste terre sans matricule au col, sans havresac au dos, sans godillots réglementaires, sans casque d’acier. Ses responsabilités n'engageaient que lui, se limitaient aux seules frontières de son être. La mort même, sauf en quelques points trop nerveux, trop brûlants du globe, conservait une allure très bourgeoise de deuil de famille. On pleurait en chœur autour d'un cercueil bien verni. On avait encore le droit de mourir à tour de rôle, un à un, sans anonymat, avec une belle épitaphe et quelques couronnes de fleurs, dont certaines résolument artificielles. Sans doute ce monde d'apparence libre cachait-il quelque vice secret, quelque faiblesse redoutable, et les nains de Gulliver, qui tissaient leurs liens légers, mais innombrables, autour de ce géant endormi, lui versaient-ils aussi quelques gouttes de la ciguë fatale.Ce monde d'hier est fini. C'était le monde d'avant le chaos.


Alain Grandbois sur Laurentiana
Avant le chaos
Les Îles de la nuit
« Les mille abeilles »
Rivages de l’homme

Né à Québec

19 avril 2007

L'Héritage

Ringuet, L’Héritage, Montréal, Variétés, 1946, 181 pages.

Comme on connaît mal Ringuet (le nom de sa mère) si on n’a lu que Trente arpents ! Ringuet est si peu, par l’esprit, un écrivain régionaliste ! Il suffit de lire ce recueil de nouvelles pour s’en convaincre. Cette œuvre est la première publiée après le succès de Trente arpents. Huit ans se sont écoulés. Ces nouvelles (Ringuet emploie le mot « contes » comme le faisait Maupassant.) étaient d’abord parues en revue. L’auteur essaie différents styles et taquine différents sujets d’inspiration. L’écriture est très maîtrisée. ****

L’héritage
Albert Langelier, un enfant illégitime, n’a pas connu sa mère et a été placé en orphelinat par son père. À la mort de ce dernier, il a hérité de sa terre dans un rang à Grands-Pins. Il quitte la ville et, sans aucune expérience, décide de reprendre la culture du tabac que pratiquait ce père inconnu. Une fille du voisinage, une laissée-pour-compte, s’occupe de l’ordinaire de la maison. Il s’en amourache. Il achète quelques instruments aratoires et entreprend la culture. Tout va bien jusqu’à ce que survienne une terrible sécheresse. La récolte est en perdition. Les voisins l’accusent d’attirer la guigne sur leur paroisse. Il décide de tout abandonner, de retourner en ville, emmenant avec lui la servante.

Nocturne
C’est la guerre. Un bateau transportant des munitions est coulé par un sous-marin. Les chaloupes sont jetées à la mer. Le narrateur, lui, doit regagner la rive à la nage. Il y réussit au prix d’une lutte de tous les instants contre la mort. (Comme Guillaumet dans Pilote de guerre de Saint-Ex.)

L’immortel
« S’endormir n’est pas la joie, car l’esprit répugne à l’anéantissement. Mais c’est au moins la plongée dans l’inconscience. Ce qui est horrible, C’est le réveil; le retour à la vie consciente; à la conscience de la vie. » Le récit est écrit sous la forme d’un journal, un peu comme « Le Horla » de Maupassant. Cet homme croit qu’il est possible d’en arriver à ne plus dormir… pour ne plus jamais se réveiller. Suivant cette logique, il finira par se suicider.

L’amant de Vénus
Des vieux copains de fac, aujourd’hui dans la cinquantaine, organisent des retrouvailles. Ils parlent du groupe marginal qu’ils formaient à l’époque, mais surtout de l’un d’eux qui vouait un véritable culte à la Vénus de Vélasquez.

La sentinelle
Le narrateur voyage en bateau en Amérique centrale. Comme il est coincé pour quelques jours à Colon (Panama), comme la température est oppressante, il engage un taxi qui le conduit à l’extérieur de la ville. En pleine jungle, le chauffeur fait halte et lui fait rencontrer un vieux Français qui continue de monter la garde devant un début de canal creusé par l’équipe de Ferdinand de Lesseps quarante ans plus tôt.

L’étranger
L’étranger, c’est Robert Lanthier. Fasciné par les voyages et la civilisation orientale, profitant de l’héritage de son père défunt, il s’est embarqué pour « Copenhague, mais en passant par la Chine ». Et il n’est jamais revenu et n’a plus donné de nouvelles jusqu’au jour où il revient faire un pèlerinage au Québec. Il raconte au narrateur comment il est devenu musulman.

Le sacrilège
Encore un narrateur voyageur. Cette fois-ci, il s’appelle Bernier et il se retrouve par hasard dans l’île de Vavaou, quelque part en Polynésie française. Il rencontre un Européen, qui y vit avec une princesse maori. Il se nomme Lémann. Il a rapporté d’une expédition un tiki, une idole d’une tribu sauvage disparue, les Tupapaous. Selon la croyance, quand on touche un tiki, même par mégarde, on contracte la lèpre. En sera-t-il ainsi de Lémann qui pavoise pour impressionner les autochtones ? On se croirait dans Avant le chaos de Grandbois.

Le bonheur
Un petit employé de filature rêve de grosses bagnoles rutilantes, inaccessibles pour lui, sa famille de dix enfants mangeant tout son salaire et plus encore. Il en rêve et en rêve tellement qu’il finit par prendre ses rêves pour des réalités. Il est devenu fou, un mégalomane milliardaire heureux. On le traite à Saint-Jean-de-Dieu. Il recouvre la raison. Il revient à l’usine. Il retrouve sa vie triste. Il a perdu le bonheur.

Sept jours
Les gens de Saint-Julien, un paisible village, « vivent une existence limpide, bonasse et parfois souriante ». Arrive un étranger, en fait un jeune homme mystérieux qui a décidé de passer ses vacances dans ce lieu paisible. Cela, personne ne le sait. Tout le monde imagine le pire et le petit village, l'espace d'une semaine, est bouleversé par cet étranger.

Ringuet sur Laurentiana

17 avril 2007

Le Paria

Ubald Paquin, Le Paria, Albert Levesque, Montréal, 1933, 204 pages.

Jacques Bernier est un paria de la société. Qu’a-t-il fait pour démériter ainsi? Rien. En fait son père, réduit à la mendicité et incapable de payer des soins à sa femme malade, a tenté un hold-up qui s’est terminé par le meurtre d’un policier. Il a été pendu. Sa mère est morte quelques années plus tard. Jacques s'est donc retrouvé à Valdaur (sic) (Le vrai « Val d’or » a été fondé en 1935.) dans un pays de colonisation chez des parents lointains. Philibert Jodoin et sa femme, n’ayant pas d’enfant, ont en effet calculé qu’une paire de bras supplémentaire serait très utile dans un pays de colonisation. Élevé à la dure, sans aucune tendresse, obligé de gagner chèrement sa croûte, l’enfant fait tout sans rechigner. Le curé doit même obliger ses parents adoptifs à l’envoyer à l’école. Il se révèle brillant. Il vieillit et un jour, sa tante lui jette en pleine figure qu’il est le fils d’un criminel, ce qu’il ignorait. Plus encore, comme elle sait que Jacques veut les quitter, frustrée, par vengeance, elle répand la nouvelle dans le village. Tout le monde le fuit dorénavant. Il décide de partir et mène une vie de travailleur nomade pendant quelques années.

Il finit par revenir dans la région, à Durant, un village à 15 milles de Valdaur. Il travaille comme bûcheron et loge chez les Lambert. Il s’amourache de leur fille, Mariette. À l’automne, il part avec le frère de celle-ci, Joseph, pour la trappe. Joseph contracte une pneumonie : marchant jour et nuit, Jacques le ramène à Durant, pour satisfaire son vœu de mourir auprès des siens. Tout le monde loue son courage. Entre-temps, ses parents adoptifs, toujours aussi frustrés, entendent parler de l’événement. La femme Jodoin, toujours désireuse de se venger de ce fils ingrat, commence à raconter qu’il est le fils d’un criminel, laisse planer l’hypothèse que Jacques aurait bien pu empoisonner Joseph pour lui voler ses fourrures. Le cancan fait son chemin, tout le monde finit par y croire, y compris sa Mariette. Au retour, Jacques constate qu’il est à nouveau le paria de la société. Un médecin l’innocente, toutefois.

Dégoûté, Jacques part, décidé à fuir Mariette et les hommes. Il devient chercheur d’or, trouve un filon et vend le tout à des hommes d’affaires. Riche, il se rend à Montréal, découvre la grande vie, mais aussi la corruption des financiers et la déliquescence urbaine. Écoeuré encore plus, il finit par se dire qu’il doit retourner à Valdaur, car il veut mettre sa fortune entre les mains de la seule personne qui l’ait aidé dans sa vie, à savoir le curé qui lui a permis de fréquenter l’école. Celui-ci lui fait comprendre qu’il doit cesser de haïr tout le monde, que son ancienne fiancée l’attend toujours, qu’il doit pardonner et cesser de fuir. Ce qu’il fait. Il s’achète un domaine de chasse dans la grande forêt nordique. Voici les dernières lignes du roman :

« Le lendemain Jacques repartait pour le bois, et cette fois pour de bon. Il s’était porté acquéreur d’un beau territoire de chasse, parsemé de lacs, boisé d’arbres aux essences les plus diverses, accidenté, giboyeux, un paradis terrestre en miniature.
Et, l’année d’après, par un matin tout glorieux de printemps,, un matin surabondant de vie, où la sève faisait craquer les arbres gonflés, une femme pénétra dans le domaine.
Elle y devait régner, comme elle régnait, souveraine et maîtresse sur le cœur de l’homme, qui les possédait toute, la nature et elle. »

Paquin s’était fait la main en écrivant des romans populaires chez Edouard Garand et ça paraît. Les personnages sont esquissés, l’intrigue est rondement menée, les événements déboulent. Dans la tradition du roman populaire, Le Paria met en scène des personnages méchants qui s’acharnent sur une pauvre victime innocente, encore une fois un orphelin. Paquin présente une vision négative du Québec. Seule la grande nature trouve grâce à ses yeux. Le milieu agricole, ici un milieu de colonisation, est triste, âpre, sans attrait. Les paysans sont égoïstes, bassement matérialistes, peu portés sur l’entraide et la religion. Coloniser, ce n’est pas faire du pays, mais ouvrir péniblement des terres pour gagner sa vie, s’enrichir. Quant au milieu urbain, on y retrouve l’image classique : la ville est l’antre du vice, de la boisson, de la dépravation sexuelle et des profiteurs de tout acabit. L’argent corrompt tout. Le roman est intéressant en ce qu’il montre un milieu moins décrit dans notre littérature, celui de l’exploitation minière. Il est très facile à lire. ***

14 avril 2007

Vézine

Marcel Trudel, Vézine, Montréal, Fides, 1946, 264 p.

Saint-Narcisse de Batiscan, 1917. Il s’appelait Carolus Vézina, on l’appela Vézine. Il avait une « oreille de chauve-souris » et il était orphelin. Il vivait seul, travaillant juste assez pour assurer sa survie, chassant et pêchant, ne pratiquant pas vraiment la religion, n’ayant jamais eu aucun béguin amoureux, préférant la compagnie des bêtes à celle des hommes. C’était un peu le simplet du village, un vieux garçon inoffensif. Il avait pourtant comme ami le personnage le plus important du village, un homme influent dans le comté, Nelson Thibault. Lui aussi avait une légère infirmité, ce qui les avait rapprochés autrefois, tout comme l’amour de la pêche le faisait aujourd’hui.

Thibault, instruit, était riche et vivait maintenant de ses rentes. Il avait trois filles. Les deux plus vieilles étaient un peu comme leur mère : elles se prenaient pour des « femmes du monde ». La plus jeune, Luce, 15 ans, était plutôt comme son père. Garçonnière, rebelle, elle courait les bois, préférant la pêche aux travaux de couture et accompagnait son père et Vézine dans leurs randonnées. Vézine, qui n’avait jamais parlé à une fille de sa vie, tomba sous le charme, tout de candeur, de cette jeune fille. Et elle aussi se plaisait bien dans la compagnie de ce vieil amoureux de la nature (il a 43 ans). Elle allait souvent chez lui, attirée davantage par sa ménagerie (ses souris, ses oiseaux) que par Vézine lui-même. Ce qui au début n’était qu’un vague sentiment paternel se transforma en sentiment amoureux chez Vézine. Les commères se chargèrent d’avertir la mère de Luce : une jeune fille seule dans la maison d’un vieux garçon, a-t-on idée! La mère essaya d’intervenir, mais Luce n’en fit qu’à sa tête, trouvant ridicules ses admonestations.

Vézine, devenu le paria du village, décida envers et contre tous que cette Luce serait sienne, ce que la jeune fille ne percevait pas. Il réussit même à se convaincre qu’elle l’aimait. Il essaya d’obtenir le poste de cantonnier, histoire de devenir un parti acceptable pour la famille Thibault.

L’automne vint et les parents envoyèrent la jeune fille au couvent des Ursulines à Trois-Rivières. Vézine, que la grogne publique accablait, fut forcé de quitter le village. Il déménagea ses pénates chez une cousine qui habitait au fond d’un rang. Il revit brièvement Luce lors de la messe de Minuit; comme elle lui avait souri, il continua d’entretenir son projet insensé.

Il passa l’hiver chez ses cousins, faillit mourir. Ayant repris ses forces, il décida d’aller voir sa bien-aimée au couvent à Trois-Rivières, là où il avait vécu 35 ans plus tôt en orphelinat. L’entretien fut court; elle accepta le petit cadeau qu’il lui offrit, ce qui le conforta dans ses illusions. L’été revint, il travailla au loin et ne revit pas la jeune fille. Le terrible automne 1918 advint et apporta avec lui la terrible grippe espagnole. Essayant de redorer sa réputation dans le village, Vézine accompagna le médecin dans ses déplacements pour aider les malades. Aussi quand sa chère Luce tomba malade à son tour, il n’en sut rien. Plus encore, personne ne lui dit qu'elle était décédée et ainsi il rata le service funèbre. Qu’à cela ne tienne, il peut maintenant visiter la défunte au cimetière pour qu’ainsi survive à jamais son rêve amoureux.

Le grand historien Marcel Trudel mit quatre ans à écrire ce roman. Ce fut sa seule œuvre littéraire. Avait-il le talent d’un écrivain? Certainement. Son roman est bien écrit. Il rend bien le contexte historique et certains événements, comme la grippe espagnole. L’auteur a un sens de l’observation très aigu. Je pense ici à la scène au magasin général : c’est vivant, pittoresque, un petit morceau d’anthologie pour amateur de « vieilles choses, vieilles gens ». D’autres scènes comme celle-ci retiennent l’attention. Mais ce ne sont que des scènes. Le problème, comme c’est souvent le cas dans ces « vieux romans », c’est l’intrigue, c’est l’intégration des scènes et des descriptions. De longues descriptions de la nature plaquées en début de chapitre, question de prouver qu’on a du style, des personnages qu’on veut pittoresques mais qui demeurent superficiels tant on craint de sonder l'abîme derrière la façade, une intrigue qui n'exploite pas ses données de départ…

Il faut le dire toutefois, le contexte ne favorisait pas les créateurs : je pense que ce roman illustre très bien la trop grande prudence des romanciers. L’histoire de Trudel aurait pu (aurait dû) être scabreuse, elle est tout simplement angélique. Un « vieux garçon » de 43 ans qui séduit une jeune fille de 15 ans, il y avait là matière à faire un drame, à sonder l'âme des saintes petites paroisses de l’arrière-pays québécois. Rien de tel. Même dans les romans, on évite les scandales! Trudel a choisi au départ un personnage naïf, ce qui dédramatise et déculpabilise la société. Et la mort de la jeune fille, elle par qui le péché faillit advenir, vient déraciner les fleurs du mal qui pointaient leur nez près de la Batiscan. ***

12 avril 2007

La Terre paternelle

Patrice Lacombe, La Terre paternelle, Montréal, C.O. Beauchemin & Valois, 1871, 80 p. Le roman paraît de façon anonyme en 1846 dans L'Album littéraire et musical de la Revue canadienne. En 1848, James Huston l’insère dans son Répertoire national. L'édition de 1871 est la première en livre.

Jean Chauvin et sa petite famille vivent heureux sur la terre ancestrale près de Rivière-des-Prairies. Au grand désarroi de sa famille, Charles, le plus jeune des deux fils, décide de s’engager comme « voyageur » pour la compagnie du Nord-Ouest. De crainte que son second fils fasse faux bond, le père décide de lui faire donation du bien paternel en retour d’une rente viagère assez lourde. La mésentente s’installe, le fils aîné s’avère mauvais cultivateur et mauvais débiteur si bien que le père doit reprendre sa terre au bout de cinq ans. Avide d’argent et gâté par quelques années d’oisiveté, Jean Chauvin décide de louer sa terre et d’acheter un commerce... qui le ruine assez rapidement. Il devient porteur d’eau à Montréal et vit avec sa femme, son fils et sa fille dans la misère la plus lamentable. Son fils meurt et il ne peut même pas lui payer un enterrement à l’église. Heureusement, Charles, le fils déserteur, désireux de retrouver le giron familial, revient au bercail et rachète la terre paternelle. Le bonheur est de retour chez les Chauvin.

Le roman compte à peine 80 pages. La Terre paternelle est le premier roman du terroir (ou roman paysan ou roman de la terre) produit au Québec. Plusieurs lui succéderont jusqu’au Survenant (1945) en passant par Jean Rivard, Maria Chapdelaine… On y retrouve un certain nombre de motifs romanesques qui seront repris fréquemment par les successeurs de Lacombe.

L'enjeu :  Le principal enjeu du roman de la terre, c'est la transmission du bien paternel. En transmettant la terre à l'un de ses fils, le père assure la perpétuation des traditions, du patrimoine familial et paroissial, en quelque sorte d'une façon de vivre héritée des ancêtres. «Au pays de Québec, rien ne doit changer et rien ne doit mourir», écrira Louis Hémon dans Maria Chapdelaine.  Dans La Terre paternelle, le fils aîné reprend la terre et le fait qu'il ne se montre pas à la hauteur de sa mission crée le conflit qui alimente l'intrigue. 

La désertion : On appelle «déserteur» celui qui abandonne la terre paternelle. Il est toujours mal vu. C’est en quelque sorte un traître. On dirait qu’il suffit qu’un fils déserte pour que le petit bonheur de la famille paysanne s’écroule. Habituellement, c’est plutôt la ville ou les États-Unis qui est le lieu de désertion ; chez Lacombe, ce sont les pays d’en haut pour le fils et la ville, pour le reste de la famille.

La donation : Quand les parents se font vieux, ils cèdent le bien paternel au fils aîné (parfois au plus jeune). En retour, ce dernier doit assurer leurs vieux jours. Ainsi se transmet l'héritage d'une génération à l'autre. Souvent les fils s’avèrent inaptes à protéger et à faire fructifier l’héritage des générations précédentes. Ou encore, ils refusent tout simplement de prendre la relève du père et «désertent».

L’exil en ville : La ville, c'est le malheur, c’est la corruption, c'est l’exploitation de l’homme par l’homme. Dans La Terre paternelle, fait unique selon moi, même les religieux y sont mercantiles, dégénérés, refusant au fils Chauvin et aux pauvres des funérailles et un enterrement décent.

L’inaptitude des Canadiens français en affaires : Les Chauvin exploitent un magasin. Au bout d’un an, ils ont déjà fait faillite et mangé les recettes d’une vie. L'argent, le machinisme, l'industrialisation, ce sont des domaines réservés aux Anglais protestants.

Là où Lacombe diffère de ses héritiers, c’est dans la façon de régler le problème. Bien entendu, les Chauvin en reprenant possession de la terre paternelle, retrouve le bonheur, ce qui est banal ; par contre, ce bonheur final, ils le doivent d’abord à un vieux voyageur (coureur des bois dans les pays d'en haut) qui les soutient dans leur malheur, puis à leur fils déserteur repenti : je ne vois pas d’autres romans de la terre qui concluent ainsi, donnant un rôle si positif à un paria de la société traditionnelle. 
Quant au récit lui-même, ne serait-ce à cause de sa brièveté, il se lit très facilement. L’écriture de Lacombe est platement réaliste, ce qui n’est pas forcément un défaut. L’intrigue est prévisible, mais comme le dit l’auteur, pouvait-il en être autrement dans un pays « où les mœurs en général sont pures et simples ». La fin du roman est très moralisatrice.


Extrait
Quelques-uns de nos lecteurs auraient peut-être désiré que nous eussions donné un dénouement tragique à notre histoire ; ils auraient aimé à voir nos acteurs disparaître violemment de la scène, les uns après les autres, et notre récit se terminer dans le genre terrible, comme un grand nombre de romans du jour. Mais nous les prions de remarquer que nous écrivons dans nn pays où les mœurs en général sont pures et simples, et que l'esquisse que nous avons essayé d'en faire, eût été invraisemblable et même souverainement ridicule, si elle se fut terminée par des meurtres, des empoisonnements et des suicides. Laissons aux vieux pays, que la civilisation a gâtés, leurs romans ensanglantés, peignons l'enfant du sol, tel qu'il est, religieux, honnête, paisible de mœurs et de caractère, jouissant de l'aisance et de la fortune, sans orgueil et sans ostentation, supportant avec résignation et patience les plus grandes adversités ; et quand il voit arriver sa dernière heure, n'ayant d'autre désir que de pouvoir mourir tranquillement sur le lit où s'est endormi son père, et d'avoir sa place près de lui au cimetière avec une modeste croix de bois, pour indiquer au passant le lieu de son repos.
Encore donc un coup de pinceau à un riant tableau de famille, et nous avons fini.
Le père Chauvin, sa femme et Marguerite recouvrèrent bientôt, à l’air pur de la campagne, leur santé affaiblie par tant d’années de souffrances et de misères. Cette famille, réintégrée dans la terre paternelle, vit renaître dans son sein la joie, l’aisance, et le bonheur qui furent encore augmentés quelque temps après par l’heureux mariage de Chauvin avec la fille d’un cultivateur des environs. Marguérite ne tarda pas à suivre le même exemple ; elle trouva un parti avantageux et alla demeurer sur une terre voisine. Le père et la mère Chauvin font déjà sauter sur leurs genoux des petit-fils bien portants. Le père Danis se charge de les endormir en leur chantant d'une voix cassée quelques anciennes chansons de voyageurs.
Nous aimons à visiter quelquefois cette brave famille, et à entendre répéter souvent au père Chauvin, que la plus grande folie que puisse faire un cultivateur, c’est de se donner à ses enfants, d’abandonner la culture de son champ, et d’emprunter aux usuriers. » (p. 78-80) 


Lire le roman

Voir aussi La Littérature du terroir au Québec

9 avril 2007

Forestiers et Voyageurs

Joseph-Charles Taché, Forestiers et Voyageurs, Montréal, Librairie Saint-Joseph, 1884, 238 p. (Ce récit est paru d’abord, en feuilleton, dans Les Soirées canadiennes en 1863.)

Comme le dit Luc Lacoursière en introduction à Forestiers et Voyageurs dans la collection du Nénuphar, le livre de Taché est « un mélange assez difficile à définir ». Le récit navigue entre le documentaire et la fiction, entre l’étude ethnographique et le conte folklorique, entre la littérature et l’histoire. Chose sûre, il est tout à fait instructif pour tous ceux et celles qui s’intéressent aux forestiers et aux voyageurs. On y fait un véritable voyage dans le temps. Il va de soi que Taché aime beaucoup ces personnages. Il est remarquable aussi de constater tout le respect qu’il voue aux Indiens, aussi bien à leurs grandes connaissances de la nature qu’à leur spiritualité.

L’action débute vraisemblablement vers les années 1820. La narration est assez complexe. Le narrateur, on l’apprendra plus tard, est un médecin quelque peu désœuvré. Nous sommes en janvier. Il se joint à une caravane chargée d’apporter aux forestiers des vivres et d’autres articles de consommation dans un chantier qui se trouve à deux jours de route, en amont d’une rivière dans le bas du fleuve. Il n’y a pas d’intrigue proprement dite. Taché décrit le camp, les différents métiers (le contremaître, le couque, les bûcheurs, les grand’haches, les piqueurs, les charretier, les claireurs), la nourriture. Nous faisons connaissance avec le Père Michel, un vieux voyageur qui chasse aux alentours et habite avec les bûcherons. C’est un conteur hors pair qui anime les soirées des bûcherons dans le camp. C’est lui qui assumera l’essentiel de la narration dans la deuxième partie du livre.

En effet, la suite est racontée par le père Michel, lors des deux soirées que le médecin passe au camp. C’est un narrateur de deuxième niveau. Tout en racontant sa vie, le père Michel enchâsse d’autres récits (je les mets entre parenthèses pour faciliter la compréhension), qui impliquent d’autres narrateurs.

Le père Michel est né à Kamouraska au 18e siècle. Ses parents étaient des agriculteurs, à une époque où l’agriculture était très florissante. Son père, sombrant dans cette vie facile, se mit à boire et perdit son bien. L’enfant fut recueilli par le curé qui l’éduqua et l’employa jusqu’à ses 17 ans. Ensuite, il travailla pendant quelques années pour le Seigneur de Kamouraska. Il s’occupait d’une pêche sur le Saint-Laurent, tout en habitant l’île-aux-Patins. (Il raconte l’histoire d’un compagnon de travail qui s'est noyé dans une fosse avec son cheval en voulant retourner sur l’île en pleine nuit.) Bientôt, il quitta cet emploi et déménagea à Paspébiac, s’adonnant à la pêche à la morue. (Il raconte l’histoire d’un bateau en feu qu’ils tentent en vain de secourir, le bateau s’éloignant à mesure qu’ils s’en approchent. Les vieux leur apprirent qu’il s’agissait du « feu de la baie », un feu apparu suite au Grand Dérangement pour tourmenter les Anglais incendiaires.) Dans la Baie-des-Chaleurs, il se lia avec les Micmacs et partagea même quelques saisons de chasse avec eux. (Il raconte l’histoire du passeur de Mitis qui assassina trois Anglais, eux qui avaient tué sa femme lors de la Conquête.) De retour dans la région de Rimouski, il s’allia à un Indien nommé Ikès et les deux partagèrent un territoire de chasse. On disait d’Ikès qu’il était sorcier, ce que le père Michel eut l’occasion de vérifier. De temps à autre, il devait faire des sacrifices à un esprit, qu’il appelait Mahoumet, sinon la chasse s’en ressentait grandement. L’année suivante, il s’allia à un dénommé Lévesque de l’Île-Verte et devint chaloupier. Ils transportaient des marchandises et des gens. Ils traversaient souvent sur la Côte-Nord, entre autres à Tadoussac. (Il raconte quelques épisodes dans la vie de deux missionnaires et décrit leur grande amitié avec les Montagnais.) Le père Michel et Lévesque décidèrent d’aller trafiquer avec les Montagnais, ce qui était défendu, les Indiens devant obligatoirement vendre leurs peaux aux Postes du roi. Ils se rendirent jusqu’à Mingan et descendirent en suivant la côte jusqu’à Portneuf, sans être inquiétés. Là, ils furent interceptés par des garde-côte et, dans l’altercation qui s’ensuivit, le père Michel blessa gravement le commis qui les avait arraisonnés. Malheureux, il promit de se rendre à Beaupré, si Dieu voulait bien laisser la vie au commis.

Ici se termine la première soirée de contes du père Michel. Le lendemain matin, le docteur l’accompagne sur son « chemin de plaques ». Le narrateur en profite pour décrire différents pièges, entre autres une martrière. En après-midi, c’est le contremaître qu’il accompagne. Il décrit les différentes opérations que subit un arbre, de l’abattage jusqu’à la jetée.

Le soir venu, le père Michel reprend sa narration devant les bûcherons assemblés. À Québec, il rencontra un représentant de la compagnie du Nord-Ouest et signa un contrat de cinq ans. Il remit à plus tard sa promesse de se rendre à Beaupré. Ici commencent ses aventures de voyageur dans les pays d’en haut (Manitoba, Saskatchewan, Alberta...). (Tout en décrivant le trajet des voyageurs, le père Michel insère dans son récit des légendes, dont celle du « Noyeux du père récollet », celle de « L’hôte à Valiquet » et celle, célèbre, de « Cadieux ». On découvre le quotidien et le rituel des voyageurs : certaines chansons, les rites d’initiation, comment ils faisaient pour se débarrasser d’un nouveau (un mangeur de porc) qu’ils n’aimaient pas, certaines légendes indiennes des Sauteux.) Au bout de cinq ans, le père Michel se réengagea pour quatre autres années, repoussant encore sa promesse de pèlerinage. La deuxième partie de son contrat fut difficile : la compagnie de la Baie d’Hudson tenta de déloger la compagnie du Nord-Ouest. Il y eut même quelques batailles armées. Finalement, le tout se termina en 1806 (seule date précise dans le récit) par la capitulation de la compagnie canadienne. La même année, le père Michel revint dans le Bas-Canada. Sa première action fut de se rendre à Portneuf, pour découvrir ce qu’il était advenu du commis qu’il avait blessé. Il apprit qu’il était Anglais et qu’il s’était converti au catholicisme avant sa mort. Le père Michel décida d’accomplir quand même sa promesse : il se rendit à Beaupré pour se faire pardonner. Après, il doit avoir à peu près quarante ans, il « vécut tranquillement et sans aventures ». Ainsi se terminent la deuxième soirée et le récit de Taché.

De façon maladroite, Taché va remettre la narration au docteur dans le chapitre 19. Le médecin va raconter la vie des hommes-de-cages : leurs techniques pour construire les cages (les cribes, les drames), le travail des cageux, leur vie au quotidien, les dangers du métier, surtout dans les rapides. ****

8 avril 2007

Money musk et autres voyageries

Pour entendre le fameux Money musk qui avait ensorcelé le violon de Fifi Labranche dans Les Contes de Jos Violon. Si je comprends bien, il existerait plusieurs versions de ce "reel".

Un site intéressant sur les voyageurs.

Voir mon compte-rendu du roman de Léo-Paul Desrosiers : Les Engagés du Grand Portage.

7 avril 2007

Deux pas en arrière

De Fréchette à Desrochers, il n'y a que deux pas en arrière à franchir pour retrouver Jean-Charles Taché et ses Forestiers et Voyageurs (1863). Toujours les voyageurs, peu de temps après qu'ils soient devenus des forestiers, quand la traite des fourrures périclita. Je suis en train de relire le livre, mais en attendant je vous transmets la définition du voyageur que Taché présente dans sa préface.


« Voyageur, dans le sens canadien du mot, ne veut pas dire simplement un homme qui a voyagé; il ne veut pas même dire toujours un homme qui a vu beaucoup de pays. Ce nom, dans notre vocabulaire, comporte une idée complexe.

Le voyageur canadien est un homme au tempérament aventureux, propre à tout, capable d’être, tantôt, successivement ou tout à la fois, découvreur, interprète, bûcheron, colon, chasseur, pêcheur, marin, guerrier. Il possède toutes ces qualités, en puissance, alors même qu’il n’a pas encore eu l’occasion de les exercer toutes.

Selon les besoins et les exigences des temps et des lieux, il peut confectionner une barque et la conduire au milieu des orages du Golfe, faire un canot d’écorce et le diriger à travers les rapides des rivières, lacer une paire de raquettes et parcourir dix lieues dans sa journée, porté par elles sur les neiges profondes. Il sait comment on prend chaque espèce de poisson dans chaque saison; il connaît les habitudes de toutes les bêtes des bois qu’il sait ou poursuivre ou trapper. La forêt, les prairies, la mer, les lacs, les rivières, les éléments et lui se connaissent d’instinct.

Le voyageur canadien est l’homme aux expédients, par excellence; aussi, est-il peu de situations qui le prennent au dépourvu. Les quatre points cardinaux lui sont égaux. Le clocher de sa paroisse est à ses courses, ce qu’est le grand pilier du portique de Notre-Dame de Paris au système milliaire de France, le point central. Il partira aussi volontiers pour le fond de la baie d’Hudson que pour le golfe du Mexique, pour la chasse aux loups-marins dans les glaces de l’Atlantique, que pour la chasse à la baleine dans les eaux du Pacifique. Rarement, cependant, il laissera sa paroisse avec l’intention de n’y pas revenir tôt ou tard; quand il prend congé de ses proches et de ses amis, son dernier mot est toujours : « A la revue! Que Dieu vous conserve jusqu’à ce que je revienne! »

5 avril 2007

CITY-HOTEL

En lisant les contes de Fréchette, ce poème d’Alfred Desrochers s’est mis à me trotter dans la tête. Probablement est-ce dû au fait qu’ils emploient tous les deux le mot « ribotte ». Desrochers a consacré toute une partie d’À l’ombre de l’Orford (1929) aux « shantymen » (les « voyageurs » de Fréchette). Ce sont de magnifiques poèmes. Voici le plus connu.

CITY-HOTEL
« Nous n’irons plus voir nos blondes »

Le sac au dos, vêtus d’un rouge mackinaw,
Le jarret musculeux étranglé dans la botte,
Les « Shantymen » partants s’offrent une ribotte,
Avant d’aller passer l’hiver à Malvina

Dans le bar, aux vitraux orange et pimbina,
Un rayon de soleil oblique, qui clignote,
Dore les appui-corps nickelés, où s’accote
En pleurant, un gaillard que le gin chagrina.

Les vieux ont le ton haut et le rire sonore,
Et chantent des refrains grassouillets de folklore ;
Mais un nouveau, trouvant ce bruit intimidant,

S’imagine le camp isolé des Van Dyke,
Et sirote un demi-schooner, en regardant
Les danseuses sourire aux affiches de laque.

4 avril 2007

Les Contes de Jos Violon

Louis Fréchette, Les Contes de Jos Violon, Montréal, L’Aurore, 1974, 143 p. Préface de Victor-Lévy Beaulieu. Appendice de Jacques Roy. La plupart de ces contes sont parus dans des almanachs, d’autres dans La Noël au Canada (1900)... Ces contes n’avaient jamais été rassemblés avant 1974. Illustrations : Henri Julien.

 
Fréchette a écrit plusieurs contes. Le présent recueil en regroupe huit qui mettent en scène Jos Violon. « C'était un grand individu dégingandé, qui se balançait sur les hanches en marchant, hâbleur, ricaneur, goguenard, mais assez bonne nature au fond pour se faire pardonner ses faiblesses. » Jeune, Fréchette allait entendre le célèbre conteur (Mémoires intimes). Celui-ci était un vieux voyageur originaire de Pointe-Lévis. Jos Violon commençait toujours ses contes ainsi : « Cric, crac, les enfants! Parli, parlo, parlons! Pour en savoir le court et le long, passez le crachoir à Jos Violon! Sacatabi, sac-à-tabac, à la porte les ceuses qu'écouteront pas! »

Tipitte Vallerand
Tipitte Vallerand dirige une équipe de voyageurs qui remontent le Saint-Maurice C'est un sacreur invétéré. « Je veux que le diable m’enlève tout vivant par les pieds », lance-t-il à tout propos. Tanfan Jannotte a bien voulu le faire taire, mais l’autre l’a menacé de sa carabine. Envers et contre tous, Tipitte décide, le soir venu, d’établir le camp au Mont de l’Oiseau, bien que selon les dires un personnage malfaisant, le Gueulard, hante les parages. Plutôt que de monter des tentes, les hommes rabattent un jeune bouleau au-dessus de leurs têtes. Pour punir ce mécréant de Tipitte, Tanfan Janotte lui attache les pieds à son insu et coupe le lien qui retient le bouleau au sol. Tipitte se retrouve se balançant au-dessus du feu. Il en perd ses cheveux. Jamais plus il ne sacra, sûr qu’il avait été puni par le Gueulard.

Titange
Titange est un maigrichon caractériel. Comme Noël approche, Titange a trouvé des « coureux de chasse galerie » pour descendre à Trois-Rivières. Le père Violon fait mine d’accepter de les accompagner. Il arrive le premier au rendez-vous et colle une image sainte sur le canot. Titange a beau proférer les paroles miraculeuses, rien n’y fait, le canot refuse de s’élever. Fou de rage, il saisit une hache, prêt à détruire le canot ; tout ce qu’il réussit, c’est à se trancher en partie le poignet.

Tom Caribou
Tom Caribou est un « toffe » et une véritable « entonnoir ». Le soir de la messe de minuit, les hommes de sa bande vont célébrer la « messe de mênuit » dans le camp voisin. Caribou refuse de les accompagner. Les hommes prévoient revenir aux petites heures le lendemain. Caribou, lui, décide de fêter à sa façon. Dieu sait comment, il a caché dans la fourche d’un grand merisier une cruche de whisky. Quand les hommes reviennent, ne le voyant pas au camp, ils se mettent à sa recherche. Voici ce qu’ils découvrent : « Tom Caribou était braqué dans la fourche d’un gros merisier, blanc comme un drap, les yeux sortis de la tête, et fisqués sur la physionomie d’une mère d’ourse qui tenait le merisier à brasse-corps, deux pieds au-dessous de lui. » Les hommes libèrent le « malvat » qui ne sera jamais plus le même par la suite.

Coq Pomerleau
Coq Pomerleau, originaire de la Beauce, veut faire sa « cléricature de voyageur et son apprentissage dans l’administration de la grand’hache et du bois carré ». Il demande à Jos Violon de devenir son mentor. À l’étape de Trois-Rivières, Pomerleau se saoule et se bat avec un grand gaillard, la Grand’Tonne. Le lendemain, pour saluer son départ, celui-ci appelle la « vitupération des sacrements contre le Coq Pomerleau ». Superstitieux, le Coq, est sûr que l’autre l’a ensorcelé. « Pas moyen de y aveindre autre chose de dedans le baril! » À Bytown, le Coq se saoule encore. On le jette au fond du canot et on entreprend la montée de la Gatineau. Quand il dessoule, le Coq se comporte comme s’il avait « le démon dans la corporation ». Le boss est obligé de le débarquer et Violon doit l’accompagner. Ils trouvent un vieux camp abandonné. Le lendemain, au réveil, ils découvrent avec stupéfaction que leur camp a été déplacé sur l’autre rive de la Gatineau. Les deux, se croyant ensorcelés, décident de rentrer à Bytown. En cours de route, ils réalisent que la rivière coule à l’envers. Ils finissent par rejoindre leurs compagnons au camp. Durant tout le reste de l’hiver, les deux hommes demeurent aussi désorientés. Ce fut le dernier « hivernement dans les chanquiers » de Jos Violon.

Les marionnettes
Cet hiver-là, Jos Violon et le célèbre « violoneux », Fifi Labranche, montent faire « chanquier » avec des voyageurs des Cèdres, des « vrais réprouvés ». Un soir que les hommes s’ennuient, Fifi sort son violon. On fait la fête. Quand Fifi déplore l’absence de danseurs, les voyageurs des Cèdres lui communiquent le moyen de s’en procurer. Il suffit de faire venir des marionnettes, des « espèces de lumières malfaisantes qui se montrent dans le nord ». Fifi joue le « Money musk » et ces « fi-follets » apparaissent. Quand, quelques jours plus tard, Fifi veut jouer de nouveau, il découvre que son violon est ensorcelé. Il ne joue plus que le « Money musk ». Il faudra attendre la fin de l’hiver et un curé pour que le violon soit libéré de son sort.

Le diable des forges
Jos Violon est chargé par Bob Nesbitt de mener à bon port les 18 hommes engagés pour son « chanquier ». C’est le samedi soir et les hommes décident de fêter. Ils se rendent chez « le père Carillon, un vieux qui [tient] auberge presque en face de la grand’Forge ». Là, c’est la fête. Minuit arrive. La danse est défendue le dimanche! Mais les voyageurs, qui ne sont pas des « cheniqueux », ne s’arrêtent pas pour si peu. Seul Jos respecte la convention. Mais quand la belle « vingueuse de Célanire » l’invite à danser, il n’y tient plus. Durant la nuit, une danseuse découvre que les cheminées des Forges crachent le feu, ce qui refroidit l’assemblée qui va se coucher. Le lendemain, quand il fait le décompte des hommes, Jos découvre qu’il en manque un, oubliant sans doute de se compter. Un sort leur a été jeté, puisque plus tard dans la journée, il découvre qu’ils sont bien 18. Et ainsi de suite toute la journée. Ils rejoignent finalement le boss qui est mécontent et, lui, qui vient de trouver de l’or et qui comptait en faire profiter Violon, change d’idée.

Les lutins
Zèbe Roberge s’occupe de l’écurie, entre autres d’une belle jument que les hommes adorent et qu’ils ont baptisé Belzemire. Or, chaque lundi, lorsque Zèbe arrive à l’écurie, la jument a été brossée et nourrie. Il a l’impression qu’elle est sortie durant la nuit. Selon lui, ce sont des lutins qui lui jouent un tour. Avec Jos Violon, il décide de se cacher pour les surprendre. Quand une planche du plancher de l’écurie commence à se soulever, les deux déguerpissent. Le manège dure tout l’hiver et les deux, de crainte de froisser les lutins, évitent d’en parler. Le printemps venu, ils sont chargés de ramener les chevaux au sud. Or, cette Belzémire semble connaître le chemin comme si elle l’avait parcouru tout l’hiver. Elle s’arrête près d’une maison et une femme, l’ayant reconnue, appelle Baptiste, l’un des hommes du camp.

La hère
Jos et Zèbe travaillent à la Rivière-aux-Rats, un affluent de la Saint-Maurice. Là, dit-on, vit une bête mystérieuse que certains auraient vue mais que nul n'a décrite parce qu’« ouvrir la bouche pour en parler » attire la malchance. Au camp, avec eux, se trouve Johnny LaPicotte, un sorcier qui manigance avec le Mauvais Esprit, selon Zèbe. Un jour, il fait voir à Zèbe un lieu où l’écho répond à celui qui le questionne. Jos aura aussi l’occasion d’expérimenter la chose. Les deux décident que c’est la hère qui répond.

À l’époque, les contes de Fréchette étaient tout au plus considérés comme un appendice de son œuvre. On préférait ses envolées patriotiques. Peut-être est-il une autre raison pour expliquer cette réserve à l'égard de ses contes. Les personnages de Fréchette ne sont surtout pas ce qu’on appelle des « rongeux de ballustres ». On ne compte plus les ivrognes, les sacreurs, les caractériels, les sacrilèges, les dévergondés, les « coureux de chasse galerie », bref de « vrais réprouvés », de quoi faire dresser les cheveux sur la tête, même aux curés de campagne! Probablement pour ne pas trop heurter les croyances religieuses, Fréchette fait en sorte que les mécréants se repentissent et qu’une explication rationnelle affleure. Cela saute aux yeux, il adore ces réprouvés. Cela s’entend aussi : ces contes nous convient à une véritable fête du langage populaire. Déformations de mots, inventions, anglicisme, mots du crû, archaïsmes, tout y passe! Il ne manque que les jurons! ****

Louis Fréchette sur Laurentiana
Mémoires intimes

3 avril 2007

Ozias Leduc

Ozias Leduc (1864-1955), notre grand peintre de l'art religieux, a illustré quelques livres : Claude Paysan d'Ernest Choquette en 1899, Contes vrais de Pamphile Lemay en 1906, Mignonne, allons voir si la rose … est sans épines de Guy Delahaye en 1912 et La Campagne canadienne d'Adélard Dugré en 1925. Il a un style bien particulier, ses illustrations ayant beaucoup de détails et souvent un cadre emprunté à l'art religieux. Voici quelques-unes des illustrations de La Campagne canadienne.





1 avril 2007

La Campagne canadienne

Adélard Dugré, La Campagne canadienne, Montréal, Imprimerie du Messager, 1927, 230 pages. (Voir les Illustrations d’Ozias Leduc)

« L'édition originale est de février 1925 (235 p.), rééditée, avec additions, en avril 1925 (251 p.). L'éd. de 1929 reprend celle de 1925 sans les illustrations. » (François Coté) Une BD a été créée à partir de ce roman.

Pointe-du-Lac, vers 1920. Après ses études au Séminaire de Trois-Rivières, François Barré (Frank Barry), fils de cultivateur et dernier né d’une grosse famille canadienne-française, s’est exilé aux États-Unis, à Duluth, à l’extrémité du lac Supérieur. L’encombrement des professions libérales en serait la principale cause. Il a épousé Fanny Brown (Stéphanie Lebrun), la fille d’un riche Canadien américanisé et a travaillé dans une clinique privée en tant que chirurgien pendant les vingt dernières années, passant outre l’obligation de faire reconnaître ses diplômes. Or, le Dr Bloomfield, son protecteur et le propriétaire de la clinique, meurt subitement, ce qui le laisse dans une position difficile bien que, financièrement parlant, la famille soit relativement à l'aise.

Il a deux grands enfants : son fils Harold de 18 ans est un vrai Américain et sa fille Gladys, une Canadienne dans l’âme (religieuse, francophile et tout). Après dix-neuf ans d’absence, il convainc sa famille de venir avec lui passer quelques semaines chez ses vieux parents à Pointe-du-Lac, près de Trois-Rivières. François découvre que le pays a prospéré, à commencer par sa famille : son frère Philippe a repris la terre paternelle, l'a modernisée. Ses vieux parents, Baptiste et Marie, habitent avec lui. En tout, la famille compte quatre adultes et une dizaine d'enfants.

Pendant son séjour, François réalise comment son pays et sa famille lui ont manqué. Il développe aussi une certaine culpabilité, lui qui a abandonné cette famille qui l’a fait instruire aux prix d’énormes sacrifices. Quand l’hôpital de Trois-Rivières lui offre un poste, il voit l’occasion de se racheter. Il est emballé, déjà prêt à signer son contrat, mais sa femme et Harold s’y opposent farouchement. Ils ne veulent rien savoir du Canada. Sa femme est matérialiste et mondaine et son fils ne vit que pour le base-ball. Quand il essaie de leur imposer sa décision, sa femme, toute catholique qu’elle soit, lui propose la séparation. Plus encore, elle et Harold plient bagage. En bon catholique, il n’ose pas se séparer, même s’il admet que son mariage est un échec. Il assume cet échec, retourne aux États, décidé à se lier davantage aux Franco-Américains qui essaient de perpétuer leur nationalité. « Il consacrerait le reste de sa vie à l’expiation courageuse de la grande erreur de sa jeunesse. »

Dugré aborde deux thèmes : les mariages mixtes et l’exil aux États-Unis.

Le thème du mariage mixte a été introduit par Lionel Groulx dans L’Appel de la race (1922). Deux de ses disciples vont reprendre le thème : Dugré dans La Campagne canadienne (1925) et Harry Bernard en adoptant le point de vue anglophone dans La Ferme des pins (1931). Pour Dugré, il faut éviter les mariages mixtes, cela va de soi. La raison : les Anglais « ne font jamais de concessions » et un tel mariage ne peut que mener à l’assimilation du Canadien français. Tôt ou tard, le fossé des civilisations finit par éloigner les époux : « Deux civilisations s’étaient offertes à lui : l’une simple, patriarcale, essentiellement catholique et conservatrice ; l’autre, éblouissante et tapageuse, protestante et matérialiste. » Pour terminer, voici la description imagée du grand-père : « Chaque fois qu’il y a un attelage dépareillé, c’est le plus malcommode qui l’emporte sur le plus tranquille, et la charrue va tout de travers. »

Concernant l’exil aux États-Unis, la thèse de Dugré va plus loin que l’habituelle condamnation de l’exilé. Il souligne à peine le manque de patriotisme de Frank Barry, il essaie de comprendre et même d’excuser son faux bond. La trahison de François Barré, elle est d’abord face à ses vieux parents et à ses frères et sœurs, eux qu’il n'a pas revus depuis vingt ans, eux qui s’étaient serré la ceinture pour que lui, le « petit dernier », puisse se faire instruire et les payer d’honneur en retour.
Il note que les pauvres conditions économiques du début du siècle pouvaient expliquer le flot migratoire, mais dans les années 1920, c’est l’attrait de la facilité et d’une certaine aisance qui pousse encore certains compatriotes à émigrer. L’auteur admet que les appels au patriotisme ne suffisent pas, qu’il faut créer des conditions économiques, voire encourager le progrès sous toutes ses formes (pas juste en agriculture), ce qui le rapproche d’Honoré Beaugrand et l’éloigne de certains terroiristes frileux.

Extrait
« Or, après vingt ans d'absence, il retrouvait sa province de Québec plus française qu'il ne l'avait laissée, plus prospère, plus instruite, s'étendant de tout côté, vers l'est, vers le sud, vers l'ouest, vers le nord, perfectionnant son agriculture, développant son commerce et son industrie, groupant ses capitaux. Elle avançait du pas rapide et de l'allure joyeuse de ceux qui conquièrent, non de l'air abattu de ceux qui capitulent.
Et ce progrès universel, ce sont les hommes de sa race qui en étaient les principaux auteurs. François le constatait: plus les Canadiens français étaient maîtres de leurs destinées et de leur gouvernement, plus leur ascension s'accentuait. La conquête du sol, l'amélioration de la culture, l'établissement du crédit populaire, le relèvement de l'instruction publique, ces problèmes difficiles et de portée lointaine, les gouvernants d'aujourd'hui, en collaboration intime avec le clergé, y trouvaient une solution relativement facile. L'union de toutes les forces dont disposent les Canadiens, endurance physique, respect de la morale, sentiment patriotique, foi religieuse, tous ces impondérables d'une valeur irrésistible, contribuaient à faire d'eux un peuple de bel avenir. […] Aujourd'hui, le gouvernement de Québec s'occupait enfin de gouverner et tout prenait une tournure nouvelle. Par les efforts concertés du pouvoir civil, du clergé, des communautés religieuses, des particuliers, toute une floraison d'œuvres s'épanouissait pour le bien du pays, enseignement supérieur, écoles d'agriculture, écoles techniques, coopératives, caisses populaires, innombrables institutions de charité, tout ce qui pouvait seconder le travail d'un peuple industrieux. »


Bref, Dugré développe la thèse traditionnelle des terroiristes, mais avec beaucoup plus de nuances que la plupart de ses confrères. Oui, c’est un roman à thèse, oui certains personnages exposent assez lourdement les idées de l’auteur mais, malgré tout, ce roman, selon moi, se place juste en dessous des cinq ou six que l’institution littéraire a reconnus comme nos classiques. Dugré, entre autres, a le mérite de nous présenter une « vraie » famille canadienne-française (450 personnes assistent à la fête donnée pour saluer le retour de l’enfant prodigue), ce que la plupart des romanciers du terroir ne font pas, mais aussi de nous amener dans les champs à l’occasion. Et le roman est magnifiquement illustré par Ozias Leduc. ****


Voir l'article d'Alain Saintonge
Voir les illustrations de Leduc