26 janvier 2007

Les Rapaillages

Lionel Groulx, Les Rapaillages, Montréal, Le Devoir, 1916, 139 p.

Lionel Groulx, avec ses Rapaillages, connut un immense succès et eut de multiples imitateurs. C’est un simple recueil de souvenirs personnels. Presque toutes les histoires ont pour décor un rang de Saint-Michel de Vaudreuil, là où l'auteur a vécu son enfance. Il ne fournit aucune date précise, mais on peut pointer la dernière décennie du XIXe siècle. Groulx parle avec emphase de ses grands-parents, plusieurs fois de son père, moins de sa mère et ne fait que mentionner ses frères et sœurs. La plupart des histoires sont peu narrativisées. Il se plait à utiliser les expressions et mots anciens, comme Adjutor Rivard dans Chez nous. Au-delà de ses souvenirs familiaux, il trace le portrait d’un monde en voie de disparition, un monde non encore touché par la Révolution industrielle. Le recueil eut maintes éditions, donc un succès continu.

La leçon des érables
Les trois éléments de l’idéologie de conservation se conjuguent dans ce poème sur les grands érables : surtout la filiation avec le passé, mais aussi la terre nourricière et le clocher protecteur. La langue est la clef de voûte de l’édifice.

Les adieux de la Grise
La Grise, une vieille jument née sur la ferme il y a 26 ans, fait presque partie de la famille. Elle a participé à tous les baptêmes, mené les enfants à l’école, accompagné les amours des jeunes gens… Pourtant, parce qu’elle n’est plus capable d’accomplir les travaux de la ferme, le père décide de la vendre. Le narrateur raconte donc ses 26 années de loyaux services et surtout, le matin de son départ, les adieux déchirants du cheval à ses maîtres. (voir l'extrait)

Une leçon de patriotisme
Dans une école de rang, la maîtresse a invité les parents à célébrer la fête de la langue française. L’institutrice donne une partie de cours, les élèves lisent des textes, chantent, le commissaire clôt la petite fête par un discours patriotique ayant comme thème la langue française. À la fin de la séance, on ramasse un petit don en argent et le vieux Landry, reconnu comme grippe-sou, est tellement ému qu’il laisse une pièce d’or.

L’ancien temps
Le narrateur veut prouver à un de ses amis de la ville que l’ancien temps survit. Il l’emmène chez un vieux et une vieille de 80 ans qui vivent à huit milles du village. On découvre le lieu, la maison, le langage, la religion et un immense respect du passé.

La vieille croix du Bois-Vert
Le Bois-Vert, c’est un rang de Saint-Michel-de-Vaudreuil. Avant de défricher leur terre, les pionniers avaient convenu d'ériger une croix sur un promontoire pour que tous puissent la voir de loin. La terre du grand-père du narrateur fut choisie, mais un envieux manigança et on changea le lieu. Qu’à cela ne tienne, le grand-père, seul, on ne sait comment, un soir planta sa croix. Aujourd’hui, tout le rang se rassemble pour prier au pied de cette «croix de chemin» pendant le mois de mai, le mois de Marie.

Quand nous marchions au catéchisme
Groulx souligne le rôle extraordinaire que cet événement jouait dans la vie des jeunes gens de l’époque. Pendant deux mois, ils étaient le centre d’attraction de la paroisse et de leur famille. Tous les yeux étaient tournés vers eux. C’était un véritable rite de passage, pas tellement religieux tout compte fait. Il leur ouvrait la porte de la communauté. Les jeunes gens devenaient des maillons dans la chaîne des générations.

Le blé
Groulx raconte le cycle du blé. Dès l’hiver, il fallait trier les grains de semence et choisir le champ qui allait les recevoir. Au printemps, on labourait, on hersait, on semait. Les dimanches d’été, le cultivateur allait vérifier l’avancée des semences. Bien entendu, on priait pour que Dieu éloigne les fléaux (oiseaux et grêle). Au début de l’automne, on coupait le blé à la faucille (corvée où on désignait le champion coupeur), on l’engerbait (on attachait les javelles avec des harts, travail des enfants), on le battait, on le menait au moulin pour qu’il y soit moulu. Au retour, la mère entamait la première boulange.

Le vieux livre de messe
Ce livre, qui venait des premiers ancêtres débarqués en Nouvelle-France, était celui de la grand-mère du narrateur. C’était un objet précieux qu’elle gardait jalousement dans un tiroir de sa commode, elle qui ne savait pas lire. Groux en profite pour tirer le portrait de cette grand-mère qui semble avoir beaucoup compté dans sa jeunesse. Elle habitait avec eux. Cette grand-mère, sur son lit de mort, va lui léguer le missel patrimonial.

L’herbe écartante
Une « histoire de Grand’mère » comme on disait. L’herbe écartante avait la propriété de désorienter ceux ou celles qui avaient le malheur de la piétiner. Un jour, le jeune narrateur en fit l’expérience. Il reçut l’ordre d’aller chercher les vaches sur une autre terre, et du même coup d’apporter la saucisse que sa mère venait de confectionner à une voisine. La fringale le prenant, il mangea une saucisse et, une chose en amenant une autre, tous les petits fruits que la nature offrait : cenellier, baie sauvage, noix, etc. Il s’empiffra tant et si bien qu’il se sentit malade et s’endormit. À la maison, inquiet du retard, on vint à son secours. La grand-mère déclara qu’il avait marché sur l’herbe écartante.

En tricotant
Encore un portrait de sa grand-mère qui, tout en tricotant, jonglait, parfois racontait des histoires, priait et même finissait par dormir tout en continuant de tricoter.

Le dernier voyage
Qui allait finir les foins les premiers dans le rang ou dans la paroisse? C’était un peu le challenge. Le narrateur décrit le sentiment éprouvé lorsqu’on rentrait le dernier voyage de foin et que se refermaient les portes de la grange jusqu’à l’an prochain. Cette année-là le narrateur, qui savait que ce serait ses derniers foins, eut l’honneur de refermer les portes de la grange. Bien sûr, il comprit que ces portes, elles se refermaient aussi sur son enfance.

Extrait
Je n'en finirais pas de vous raconter les prouesses de cette jument sans pareille. Les enfants, la mère et le père pensaient à toutes ces choses, sans doute, pendant que, ce soir-là, ils achevaient en silence de prendre leur souper. Le lendemain, drès le matin, on vit arriver sur quatre roues criardes, une boîte sale et branlante, comme en ont les Gipsy, traînée par un vieux cheval aussi efflanqué qu'un squelette. De la voiture descendit un petit vieux à figure d'Abraham, attelé comme la chienne à Jacques : c'était l'acheteux de guenilles. Le père alla chercher la Grise à l'écurie. L'acheteux lui tâta les côtes, lui regarda aux dents et ronchonna d'un ton qui nous blessa beaucoup : « C'est pas une pouliche. » Le père se contenta de répondre : « C'est vieux, mais c'a encore du coeur, allez ! » Quant à nous, nos yeux ne se détachaient pas du cheval de l'acheteux si rosse et si maigre qu'on aurait pu lui compter les côtes de chez le voisin. A la pensée qu'on réservait peutêtre le même sort à notre chère vieille Grise, nous nous sentions presque une envie de pleurer. L'acheteux mit la main dans sa poche, en tira, mêlé à des bouts de corde et à des clous rouilles, un petit rouleau de billets de banque tout sales de poussière de tabac. Un à un il jeta les billets dans la main du père, lentement, de l'air d'un homme qui a conscience de jeter de l'argent à l'eau. Le bigre ! quand on y songe ! il achetait la Grise pour trente piastres. Oui, mes amis, pour trente piastres. C'était pour rien. Puis, l'acheteux passa une corde au cou de la jument et l'attacha derrière sa voiture. À ce moment nous nous approchâmes de la Grise pour lui toucher une dernière fois : « Adieu la Grise !» — La Grise partit. Au détour du jardin, comme elle prenait le chemin du roi, la pauvre bête parut se douter qu'elle s'en allait pour toujours. Elle se tourna vers la maison, vers ses anciens maîtres, vers l'écurie, vers la terre tant de fois labourée, et poussa un hennissement plaintif. La mère rentra. Nous autres, nous restions là à la regarder s'en aller. Souvent elle se tournait encore pour hennir. Elle passa chez les Landry, puis chez les Campeau, puis chez les Bouchard. Nous ne la voyions plus qu'un peu et de temps en temps, derrière la boîte de l'acheteux, dans les éclaircies des feuillages du chemin. Quand, à la quatrième terre, elle fut sur le point de disparaître pour toujours au coude de la route et derrière le bois des Boileau, nous la vîmes tourner la tête encore une fois et le vent nous apporta un dernier hennissement, long, plaintif, déchirant comme un adieu. L'un des enfants, je ne sais plus lequel, se mit à pleurer. « Pauvre Grise ! » dit l'aîné. « Pauvre vieille ! dit le père, c'est de valeur encore, à cet âge-là ! » ( p. 23-25)

20 janvier 2007

Les Fiancés de 1812

Joseph Doutre, Les Fiancés de 1812, Montréal, Réédition-Québec, 1969, 493 p. (1re édition : 1844) Fac-similé de l’édition originale.

Chateauguay, 1812. Gonzalve est un jeune colonel de 19 ans, orphelin, issu d’une noble et très ancienne famille montréalaise, ruinée malheureusement. Il est en poste à Chateauguay, ayant pour mission de ralentir la marche de l’armée américaine vers Montréal. Il a pour ami Alphonse. Lors d’une ronde, les deux se retrouvent face à face avec trois officiers américains. Ils ramènent un prisonnier, Brand
some, qui se révèle un gentleman et devient leur ami.

Gonzalve, un héros mélancolique, révèle à ses amis qu’il est amoureux de Louise de St-Felmar. Or, le père de la jeune fille ne veut pas de lui comme gendre, sous prétexte que ses statuts social et financier ne sont pas assez reluisants. Il a même organisé le mariage de sa fille. Celle-ci, révoltée, envoie une lettre à son amoureux pour l’avertir qu'elle allait le rejoindre. Elle fuit la maison, déguisée en jeune homme. Un batelier l’aide. Or, cet homme nommé LeGrand est le chef d’une organisation criminelle très structurée, avec des loges aussi bien au Canada qu’aux États-Unis. Louise est emmenée aux États-Unis. Là, les brigands ratent un vol et elle réussit à leur échapper. Elle est recueillie par le chef de police et sa femme.

Le père St-Felmar, mais aussi Gonzalve, chacun de son côté, partent à sa recherche. Les deux finissent par se rencontrer et Gonzalve sauve d’une mort certaine St-Felmar, en restant dans l’anonymat toutefois. Par ailleurs, un échange de prisonniers permet à Brandsome de regagner son pays. La première partie du livre se termine par la bataille de Chateauguay, expédiée en quelques pages. Comme on le sait, les Canadiens, nettement inférieurs en nombre, remportent une brillante victoire sur l’armée américaine.

Nous sommes maintenant en 1813. Les soldats canadiens sont toujours en poste à Chateauguay. Brandsome a rejoint Louise dans sa famille américaine. Le père St-Felmar, arrivé sur les entrefaites (comment est-il arrivé là ? Nul ne le sait!), la ramène chez lui. Le même manège recommence. Il la tient enfermée de peur qu’elle coure vers son amant. Il a même trouvé un second prétendant pour sa fille. Mais Louise réussit à avertir Gonzalve qui accourt. Au moment où elle doit dire « oui », il apparaît, ce qui permet à la jeune fille de s’évanouir (elle va s’évanouir à maintes reprises dans le récit). On la ramène chez elle.

La paix ayant été conclue, Brandsome vient visiter ses amis canadiens. Gonzalve et Louise, ulcérés des manigances du vieux St-Felmar, décident de le prendre à son propre jeu. Brandsome fait mine de faire la cour à Louise, ce qui plait au vieux qui organise un troisième mariage. Le soir précédant la cérémonie, Gonzalve et Louise, profitant du sommeil de St-Felmar et de la complicité de toute la maisonnée et même d’un évêque, se sauvent à Montréal et se marient.

On pourrait penser que le roman va se terminer ici, mais Doutre nous réserve une explication de 83 pages sur la vie tumultueuse de Gustave, le frère de Louise (personnage très secondaire jusqu'ici), envoyé en Europe dès son jeune âge pour étudier, et devenu chef des brigands (celui qui a aidé Louise à fuir au début du récit). Neuf ans passent. Tout le monde coule des jours heureux, sauf le vieux St-Felmar, toujours aussi fielleux. Un événement va le ramener à de meilleurs sentiments et va permettre à Doutre de clore ce roman interminable. St-Felmar apprend que c'est Gonzalve qui l'a sauvé d'une mort certaine, lorsqu’il est parti à la recherche de sa fille. Plein de remords, il fait la paix avec son gendre et décide de consacrer le reste de sa vie au bonheur des siens.

Joseph Doutre avait comme modèle Les Mystères de Paris d’Eugène Sue, que je n’ai jamais lu. Je doute que son roman puisse soutenir la comparaison. En fait, Les Fiancés de 1812 est un roman plutôt mal construit, mal écrit et mal édité (plein de fautes de toutes sortes). Plus encore, la partie historique est pour ainsi dire escamotée! Pas un mot de Michel de Salaberry qui s’illustra lors de cette bataille! C'est un roman d’aventures plutôt abracadabrantes (le résumé ci-dessus, déjà compliqué, escamote toutes les intrigues secondaires), qui aurait dû être davantage travaillé. Mais il ne faut pas être trop méchant et se rappeler qu’il est l’œuvre d’un jeune homme de 19 ans qui n’avait d’autres ambitions que de « donner quelqu’essor à la littérature parmi nous, si toutefois il est possible de la tirer de son état de léthargie ». Doutre ne s’illusionne pas sur la qualité de son œuvre et ne requiert qu’un peu d’indulgence pour la littérature canadienne naissante (voir la préface). Si l’élément historique et les qualités littéraires de l’ouvrage laissent à désirer, il en est autrement des idées véhiculées par le roman. L’auteur, qui va faire partie des Rouges et qui sera l’avocat de la veuve Guibord, émet des idées très libérales : il critique l’autoritarisme dont celui des parents ; il dénonce l’exploitation de l’homme par l’homme si bien qu’il réussit presque à rendre acceptable le métier de voleur quand il est pratiqué sans violence contre des riches ; il écorche au passage quelque politicien ; à plusieurs reprises, il attaque l’Église (« Une expérience constamment réalisée à (sic) prouvé qu’il n’y avait pas de place où le crime se déchainait avec plus d’impétuosité que dans l’état ecclésiastique. », p. 434) ; il montre beaucoup de tolérance face aux mœurs très libres des Indiens en matière de sexualité. **½

19 janvier 2007

«Résignation» de Lozeau

RÉSIGNATION
N'espère rien de bon de la vie : elle est vaine!
Si le fardeau des jours t'accable à chaque pas,
Laisse-le t'écraser et ne blasphème pas
En voyant fuir le sang pourpre et chaud de ta veine!

Accepte le destin sans révolte et sans haine;
Car l'inutile effort laisse affaibli le bras,
Et le poids qu'il soulève, avec plus de fracas,
De plus haut choit plus lourd sur ta pauvre âme humaine!

Que le silence soit ta plus chère vertu,
Et ton coeur connaîtra l'orgueil de s'être tu,
Le secret douloureux ennoblira ta peine.

Résigne-toi, forçat dans ta chair abattu,
Car le temps, malgré lui, descellera la chaîne
Qui te retient captif en la noire géhenne!

(Albert Lozeau, L'Âme solitaire)

« M. Lozeau a lu beaucoup avant d'écrire des vers. Est-ce pour le seul besoin d'enfermer en des strophes nouvelles le thème trop connu de la Mort du Loup, qu'il a écrit à la fin de L’Âme solitaire son sonnet sur la Résignation. Cette résignation muette et têtue n'est qu'une forme de l'orgueil humain ; elle n'est pas chrétienne.

D'ailleurs, on peut bien le dire, le sentiment chrétien, qui court sous l'écorce tendre de la poésie de M. Lozeau, ne s'y montre pas d'abord avec une assez vigoureuse énergie. On a bien l'impression qu'il soutient les élans de cette âme palpitante, et que c'est lui qui porte à certaines hauteurs les pensées du poète, mais dans le premier recueil surtout, ce sentiment tient encore trop du rêve ; il est traversé d'émotions trop vaporeuses, il est comme édulcoré ou affadi par des émois romantiques. Il y a dans telles strophes religieuses de L’Âme solitaire beaucoup plus de sensiblerie que de piété. » (Camille Roy,
Propos sur nos écrivains, BEQ, p. 48-49)

Lozeau retirera le poème «Résignation» de l'édition définitive de ses oeuvres.

16 janvier 2007

L'Âme solitaire

Albert Lozeau, Poésies complètes. L’Âme solitaire, Montréal, Beauchemin, 1925, 252 p. (Préface de F. Charbonnier)

J’ai deux éditions de L’Âme solitaire, la première (1907) et la dernière (1925). On le sait, juste avant sa mort, Lozeau a épuré son œuvre. Je me suis donc servi de la version définitive, en fait du tome 1 des Poésies complètes, pour rédiger ce résumé. On connaît la situation difficile dans laquelle l’œuvre a été ébauchée : « Alors que j’étais étendu sur le dos depuis neuf ans, entre les murs d’une chambre dont la fenêtre donnait sur des pans de briques sales… » Il est presque impossible d’en faire abstraction, surtout lorsqu’il évoque une relation amoureuse ou lorsqu’il peint la nature. Par ailleurs, contrairement à Nelligan et Garneau, il semblerait que Lozeau s’en tirait très bien au quotidien. Je ne connaissais L’Âme solitaire qu’à travers des anthologies. Je ne suis pas sûr que le recueil mérite une lecture in extenso : comme son auteur lui-même le concède, il y a encore beaucoup de gaucheries, de mièvreries. Le recueil comprend quatre parties, elles-mêmes divisées en deux chapitres ou suites.

Moi, je ne suis qu'un tout petit oiseau des bois,
Et j'ai Musset pour maître et pour Muse la femme.

LES HEURES D'AMOUR

I. - LE DÉSIR - Tous les poèmes parlent d’une femme aimée, désirée, rêvée, idéalisée. Mon cœur est maintenant ouvert comme une porte. / Il vous attend, ma Bien-Aimée : y viendrez-vous? Il y a l’attente vivifiée par l’imagination, la possession plus spirituelle que charnelle, le bonheur de l’amour déclaré, d’un certain amour partagé. Douze mois qu’elle m’aime et moi je l’adore!

II. - LE REGRET - En fait, ce sont moins des regrets que des tourments qui assaillent le poète. D’abord, le doute s’insinue : on ne peut se fier aux mots et regards échangés. N’est-ce donc pas assez que les mots nous tourmentent? / Comment croire les cœurs si les beaux yeux mentent? Et quand la rupture survient, il se sent trahi, il en veut aux femmes, Èves tentatrices qui prennent les hommes à leurs filets. Moi, j'ai perdu la foi qui fait vos jours sereins, / Pour avoir observé de beaux yeux féminins / Avec une âme neuve et semblable à la vôtre, / Et vu tant de regards démentis l'un par l'autre.

VEILLES DU JOUR ET DE LA NUIT

I. - LA CHANSON DES HEURES - Une journée dans la vie du poète. C’est à la nuit que vont ses préférences. Temps de l’apaisement, le spectacle de la nuit, la présence de la lune lui communiquent l’allégresse et lui inspirent ses plus beaux vers.

II. - LA CHANSON DES MOIS - C'est moins le passage du temps que les transformations de la nature et les impressions qu’elles communiquent au poète qui est le fil conducteur de cette partie. La nature vient au poète plutôt que l’inverse et lui, en état d’attente attentive, décrit les sentiments qu’elle lui inspire : joie d’accueillir les nouvelles saisons ; tristesse devant la mort; nostalgie douloureuse ; instants de plénitude ; éternel retour ; vacuité des choses.

LES RYTHMES QUI CHANTENT

I. – LA CHANSON DES AUTRES - La musique, mieux que les mots, a le pouvoir de traduire les sentiments humains. La musique est en lien avec l’harmonie universelle qui règle les rythmes cosmiques. Les astres, cheminant par la plaine infinie, / Comme des pèlerins conduits par l'Harmonie / Vers un but inconnu, / Vivent, luisent et vont sans écart et sans doute, / Dune marche réglée, illuminant leur route / D'un rayonnement continu.

II. – ROMANCES SANS MUSIQUE - Le titre renvoie aux Romances sans paroles de Verlaine. Difficile de discerner l’intention du poète dans cette suite. L’édition de 1908 comptait 17 poèmes ; dans celle de 1925, il n’y en a plus que 6! Le premier poème invite le lecteur à se méfier des poètes. S’ensuivent des poèmes qui exaltent l’amour, la nature, les bienfaits de l’art.

L'AME SOLITAIRE

I. - LES LIVRES - On entre dans l’atelier du poète. Il décrit son art poétique (travail sur les mots, inspiration, influence…) et il rend hommage à certains poètes dont il trace un portrait poétique à partir d’un poème connu : Villon, Rutebeuf, Ronsard, Du Bellay, Baudelaire, Nelligan. Ainsi vont les deux premiers vers qui évoquent Le vaisseau d’or de Nelligan : Tu montais radieux dans la grande lumière, / Enivré d'idéal, éperdu de beauté.

II. - L'AME - La souffrance est au cœur de cette dernière suite, la souffrance décrite dans une perspective chrétienne. Il faut se débarrasser de la chair, la mortifier pour atteindre la lumière de l’âme. Ah! Je vous comprends bien, purs amants des cilices. Bref, la souffrance comme purification, comme rédemption. Oh! La bonne douleur qui nous fait l’âme forte

15 janvier 2007

La Rivière-à-Mars

Damase Potvin, La Rivière-à-Mars, Montréal, Totem, 1934, 222 p.

Dans ce récit ethnographique, Potvin s’inspire de la petite histoire du Saguenay. Il raconte l’installation de la « Société des vingt-et-un » à Grande-Baie (Baie des Ha! Ha!) en 1838, ce qui marque les débuts de la colonisation au Saguenay. Cette société devait alimenter les scieries de William Price, déjà installées dans la région.


Alexis Maltais, dit Picoté, vit avec sa femme Élisabeth et ses deux fils sur une terre rocailleuse de la Malbaie. Il réussit à convaincre un groupe de colons de le suivre dans l’aventure de Grande-Baie. Ils s’embarquent sur la goélette Sainte-Marie et remontent le Saguenay. Ils veulent d’abord exploiter une pinière et, éventuellement, faire de la terre. Ils s’installent dans la baie des Ha! Ha!, près de la rivière-à-Mars. Le premier hiver est dur, mais ils réussissent à survivre. Ils pratiquent une agriculture de survivance, tout en menant leurs travaux forestiers. Ainsi vont les premières années jusqu’au grand feu (celui de 1846 : fait historique) qui détruit la forêt environnante. Ils se lancent alors résolument dans l’agriculture. Le temps passe, les enfants grandissent, Maltais vieillit. À partir d’ici, Potvin introduit le ressort dramatique par excellence du roman du terroir : la transmission de l’héritage. Arthur, le plus jeune fils de Maltais, celui-là même qui se préparait à assurer la relève, se noie. Sa fille épouse un travailleur d’usine, donc est aussi perdue pour l'agriculture. Quant à son autre fils, Pierre, il fréquente une « sautilleuse » de Chicoutimi, n’aime pas la terre et finit par quitter la région pour le Maine. Le vieux, malade, doit vendre sa terre. Il s’installe au village, la mort dans l’âme. La fin lui laisse un peu d’espoir : son petit-fils semble attiré par l'agriculture.

Ce roman emprunte beaucoup à Maria Chapdelaine, parfois même certaines scènes : la cueillette des bleuets, l’orignal dans le clos des vaches, la mort d'un homme dans une tempête de neige. Potvin décrit la vie des pionniers, leur dur labeur pour conquérir un nouveau pays. Tout comme Hémon, il oppose la ville et la campagne, les États-Unis et le Québec.

Le roman est intéressant si on n’accorde pas trop d’importance à l’intrigue. Le récit de Potvin compte beaucoup de descriptions, pas toujours bien intégrées à l’intrigue. Il décrit l’installation des premiers colons, le grand feu de 1846, les rouages d’une exploitation forestière, d’un moulin à scie. Il connaît son histoire régionale (il est natif de Grande-Baie) et, parfois, son désir d'intégrer un événement ou une pratique pittoresque l'emporte sur son travail de romancier. Enfin, la culture du sol est présentée comme une occupation plus noble que le travail forestier, ce qui est surprenant quand on sait que c'est la forêt qui fut le moteur de développement économique de cette région.

Damase Potvin sur Laurentiana

Contes et croquis
L’Appel de la terre
La Baie
La Rivière-à-Mars
La Robe noire
Le Français
Le Roman d’un roman
Restons chez nous
Sur la Grand’route

11 janvier 2007

L'Orgueil vaincu

Françoise Morin, L’Orgueil vaincu, Montréal, Beauchemin, 1930, 122 p. Illustrations de l’auteur.

Suzanne Armiel vient de terminer des études qui lui ont paru longues et inutiles, vu la richesse de sa famille. Les ambitions de la jeune fille, encouragée par sa mère, se résument à danser, à porter de jolies robes et à se trouver un mari riche. Toutes les deux méprisent les gens de rang social inférieur, dont cette Claude, une orpheline qui deviendra très riche le jour de sa majorité, ce qu'elles ignorent. Le père, qui a fait fortune en spéculant sur un gisement d’or, est tout autre et aimerait que sa fille embrasse une carrière littéraire. Après un été d’amusements, Suzanne « fait ses débuts » dans le monde au cours d'un grand bal donné en son honneur. Paul Fernières, le jeune homme le plus convoité de Montréal, lui fait la cour. C'est le bonheur pour cette orgueilleuse.

Malheureusement pour elle, son père meurt subitement et on découvre que son gisement d’or n’avait pas de valeur. Par nécessité, elle se remet aux études et devient secrétaire. Sa mère, malade, se retrouve dans un sanatorium et meurt à son tour. Elle qui avait tout n'a plus rien. Quand la guerre de 1914 se déclare, la misère ayant affermi son caractère, Suzanne décide de s'engager dans la Croix-Rouge. Le bateau qui l'amène en Europe fait naufrage, mais les passagers sont recueillis par un paquebot et ils atteignent finalement la France, puis Paris. Elle se retrouve sur la ligne de feu. Là, elle se découvre une âme d’infirmière, dévouée, courageuse, maternelle – et j’en passe! Elle côtoie les grands blessés. Un soldat français s’éprend d’elle et veut l’épouser. Malheureusement, il meurt.

1918 : la guerre est finie. Suzanne doit porter à une Montréalaise un message confié par un soldat américain. Or, cette femme, c’est Claude, la jeune orpheline qu’elle avait traitée de haut dans sa vie antérieure, et cet Américain est un cousin. Les deux sont riches et, quand ils se retrouvent, ils offrent à Suzanne de partager leur vie. Ce qu'elle accepte : « C’est entendu! Je serai la grand’maman (sic) de vos petits enfants. » Et l'auteure de conclure : «L’Orgueil était vaincu! »

Bien entendu, il serait facile d’ironiser. C’est mélodramatique, moralisateur, mal développé… Toutefois, il faut dire que cette histoire a été écrite par une jeune fille de 13 ans! Et plutôt de se moquer de cette adolescente talentueuse, il serait plus à propos de le faire du préfacier, l'abbé F. Charbonnier, docteur ès lettres de l’Université de France, celui-là même qui avait préfacé les Poésies complètes d’Albert Lozeau en 1925. Après avoir déploré la mauvaise éducation réservée aux jeunes, aussi bien dans les classes populaires que chez les plus fortunées, le bon abbé présente la jeune Françoise, une fille d’exception qui a bénéficié d’une « culture du corps et de l’âme, dans une parfaite harmonie ». Elle a lu, oui certes, mais elle pratique aussi des sports et a même voyagé jusqu’en Europe. À 12 ans, elle a publié des Contes pour la Jeunesse. Vous l’avez tous deviné, il y avait une famille férue d’art, mais aussi quelques bonnes « religieuses distinguées » à l'origine de ce talent. Et rassurons-nous, « rien ne fait pressentir chez elle une cérébrale, une Philaminte ou une Belisle ». Heureusement que « la pieuse Françoise sait remercier Dieu des dons abondants dont elle est dépositaire ». Voilà qui nous convainc! Et l’abbé, conquis, conclut : « C’est une charmante petite fleur, éclose dans les jardins du grand Canada. » Qu’est devenue cette « charmante » Françoise Morin? A-t-elle écrit d’autres livres? Vit-elle encore? **

9 janvier 2007

Le Village

Jean-Aubert Loranger, Le Village. À la recherche du régionalisme, Montréal, Édouard Garand, 1925, 43 p.

Loranger présente onze très courts récits et une saynète qui est la reprise théâtralisée de la nouvelle intitulée L’orage.

Tout cela est assez surprenant pour le lecteur qui est entré dans Loranger par ses poèmes. Ici, aucune recherche, un petit monde bien réaliste, des histoires courtes et anodines, de celles qu’on entendait à la forge ou chez le marchand général, dans une veillée ou sur le perron d’église et qui voyageaient dans les petits villages où il ne se passait jamais rien. Chose aussi étonnante, c’est de voir que presque toutes ces histoires mettent en scène une vision très masculine, assez primitive, celle des « boulés », des « coqs » de village. Et souvent au premier degré, comme dans « Les hommes forts », premier récit du recueil. Un étranger fort en muscles vient défier le forgeron. Plutôt que d’engager la bataille, ce dernier le met au défi de plier quelques fers à chevaux, à la force de ses bras. L’étranger y parvient sans difficulté. Tout le monde est ébahi. Le forgeron, qui a prévu le coup, lui demande 50 sous pour les fers qu’il vient d’abîmer. L’étranger, curieux de voir où l’autre veut en venir, obtempère. Le forgeron met dans sa poche la pièce de 50 sous puis, faisant mine de changer d’avis, il la redonne à l’étranger, mais pliée. Devant une telle force, l’étranger s’incline. Le soir, le forgeron plie une autre pièce, avec des pinces, et la cache dans sa poche, au cas où l’étranger reviendrait.

Des coqs qui pavoisent, on en voit aussi dans une séance de pêche (La place aux brochets), dans une partie de dames (La partie de dames), dans un chassé-croisé amoureux (L’orage), dans une discussion (L’argument décisif), dans le défi lancé par le Grand-Lafleur à ses copains (Un service).

L’humour, à mon sens, sauve quelque peu la mise. La plupart de ces « coqs » y perdent leurs plumes : le pêcheur aux brochets coule avec son radeau, le Grand-Lafleur (Un service) s’enfonce sous la glace, le mari violent est battu par sa femme (La revanche), le grand chasseur meurt d’une crise cardiaque devant la bête qu’il s’apprête à tuer (Le rateau magique), le mari se fait berner par un ancien rival (L'orage) …

Une seule histoire diffère par le ton : « Le norouâ ». Un mendiant, au retour de sa tournée, s’installe avec femme et enfant dans une vieille maison. En janvier, il découvre que ses richesses ne lui permettront pas de passer l’hiver. Il lui faut partir. Sa femme étant malade, il lui promet de revenir dans une semaine. Durant son absence, une tempête terrible fait rage. Personne ne sait que cette pauvre femme est seule avec son enfant, malade et sans ressources. Au bout de quelques jours, ne voyant plus la cheminée fumer, les voisins s’inquiètent. Quand ils pénètrent dans la maison, ils découvrent une femme et un bébé morts de froid. Le quêteux va se pendre quelque temps après.

Loranger sous-titre son recueil : « À la recherche du régionalisme ». Ce n’est certes pas le meilleur livre pour découvrir le régionalisme. Il me semble que les mêmes histoires auraient pu se passer dans un petit village du sud de la France. ***

Jean Aubert Loranger sur Laurentiana

6 janvier 2007

Les Atmosphères


Jean-Aubert Loranger, Les Atmosphères. Le Passeur. Poèmes et autres proses, Montréal, L. Ad. Morissette, 1920, 62 p. (Couverture J.-C. Drouin)

Loranger, qui a fait partie de l’École littéraire de Montréal, est très loin du régionalisme et du patriotisme qui avaient cours à l’époque. Son recueil, on le devine, fut mal reçu. Aujourd’hui, les spécialistes considèrent pourtant que cette oeuvre constitue le « chaînon manquant » entre celle de Nelligan et celle de Garneau. Son recueil contient trois parties : une fable en dix courts chapitres, six poèmes et un conte.

I. Le passeur
Un vieux passeur a gagné sa vie en aidant les gens à franchir une rivière. D’un côté de la rivière, il y a le village ; de l’autre, une route vicinale court dans une plaine et va se perdre dans la forêt. Le vieux passeur n’a pas vu sa vie passer. C’est un choc pour lui de réaliser qu’il a 80 ans! Lui qui a toujours vécu pour son travail, tout à sa routine, coupé de lui-même, voilà que la vieillesse le surprend, voilà que sa conscience se réveille. Pire, il découvre que son vieux corps, son dos et ses reins lui font mal et que la médecine ne sera pas la solution. À la suite d’une journée particulièrement harassante, il paralyse jusqu’à la tête ; un autre passeur vient habiter chez lui et accomplit sa tâche. Il passe ses journées à observer ce double de lui-même, il n’est plus qu’une tête pensante et des yeux qui voient ce que fut sa vie, qui voient enfin la vraie vie. Durant l’hiver, il prend du mieux, mais ne peut reprendre sa place. Un sentiment d’inutilité l’envahit. L’ennui le ronge. L’expérience du temps le détruit. Il prend sa barque et va se noyer au large.

On peut y voir, sans fouiller trop loin, une allégorie de la vieillesse : le corps qui finit par lâcher, la révolte de l’esprit, la solitude de la fin.

II. Signets
Cette partie comprend six poèmes versifiés dont le célèbre « Je regarde dehors par la fenêtre » et cinq poèmes en prose. Comme c’est le cas dans « Le passeur », le monde est filtré par un regard qui essaie de le pénétrer. Mais le paysage résiste au regard de l’observateur, d’où l’impossibilité d’habiter ce monde, de le parcourir ou même de le quitter, d’où l’incapacité de communiquer avec les autres. « Les hommes qui passent emportent la rue avec eux », mais ne partent pas. Ils restent dans leur « vie d’attente », sur leur banc de gare, incapables de communiquer. Ils vont dans les ports regarder les bateaux partir. « Ô les grands cris au port des derniers paquebots en partance définitive, les entendre. »

III. Le vagabond
Un passant, en fait un quêteux, traverse un village en demandant l’aumône. Le village est intraitable et, frustré, il doit poursuivre sa route. Il a bien l’intention d’obtenir par le vol ce que l’aumône et l’humiliation lui ont refusé. Dans le village voisin, il choisit une maison à l’écart et attend que les habitants se couchent avant de passer à l’action. Il pressent que des choses graves peuvent se produire tant il est en colère. La découverte d’un second voleur, lui aussi aux aguets, va lui permettre d’apaiser sa soif de violence. Il saute sur le voleur et le maîtrise, espérant que son dévouement lui vaudra une juste récompense.

On avait un passeur et maintenant un passant. Deux personnages qui vivent en marge de la société. Des étrangers. Des personnages en retrait ou retirés, qui regardent, qui observent, qui ne prennent pas vraiment part au monde qui les entoure. Passant ou passeur, quelle est la différence? Des personnages renvoyés à eux-mêmes, à leur intériorité difficile. Loranger était unanimiste, une doctrine littéraire « d'après laquelle le créateur doit exprimer la vie unanime, les états d'âme collectifs ».

Jean Aubert Loranger sur Laurentiana

5 janvier 2007

«Je regarde dehors par la fenêtre» de J.-A. Loranger


Je regarde dehors par la fenêtre.
J'appuie des deux mains et du front sur la vitre.
Ainsi, je touche le paysage,
Je touche ce que je vois,
Ce que je vois donne l'équilibre
À tout mon être qui s'y appuie.
Je suis énorme contre ce dehors
Opposé à la poussée de tout mon corps ;
Ma main, elle seule, cache trois maisons.
Je suis énorme,
Énorme...
Monstrueusement énorme,
Tout mon être appuyé au dehors solidarisé.

( Jean-Aubert Loranger, Les Atmosphères )


Un observateur s'approche au plus près d’une fenêtre et regarde dehors. Son visage et ses mains sont collés contre la vitre. Le paysage ne s'est pas imposé, il est allé vers lui. Il s’approche tant et tant que son regard n’est plus limité par le cadre de la fenêtre. Il peut embrasser tout un pan de paysage, ce qui ne serait pas possible s’il restait à distance de la vitre. Par contre, cette proximité abolit la possibilité que l’intérieur de la demeure soit reflété par la vitre et, d'une certaine façon, gomme tout ce qui est dedans. Bizarrement, même en ayant le front collé contre la vitre, il continue de voir sa main qui cache trois maisons. Il faut supposer que sa main est près de son visage. Il dit qu’il touche à ce qu’il voit, mais la fenêtre sert de rempart entre l’observateur et l’environnement extérieur. Et comment pourrait-on toucher un paysage? N'est-ce pas le propre du paysage d'être observé de loin? Et pourquoi rester à l'intérieur s'il est désireux de toucher le paysage? 

La suite est affaire de résistance, comme si le dehors demeurait impénétrable pour le sujet. Le mot « appui-appuyé » revient trois fois dans le poème. Il s'appuie « contre ce dehors ». On s'appuie contre ce qui est solide. Le dehors s’oppose à la « poussée » de son corps, ce qui rend la recherche d'équilibre plus précaire. Comme si le sujet et le dehors rivalisaient de force. Pour maintenir cet équilibre, le « je » devient « monstrueusement énorme ». Est-ce sous l'effet de ce grossissement que le monde extérieur s'est « solidarisé »? L'hypothèse est défendable. Comme si c'était l'action du sujet-poète qui donnait forme au réel, qui lui permettait de se solidifier.

On pourrait penser que le regard va déformer ce qui est regardé, comme c'est le cas pour sa main qui cache trois maisons. Mais bizarrement c’est l’observateur qui est déformé par ce qu’il voit/touche. Il gonfle, gonfle monstrueusement. On comprend que ce qui est important, ce n'est pas ce qui se passe dehors, mais ce qui arrive au « je ». Le mot « énorme » est répété quatre fois. Pourquoi cette insistance? Comment expliquer ce grossissement? J'y vois davantage le désir de maintenir l'équilibre entre le dehors et le dedans que la volonté de s'opposer au réel.

Reprenons au début. Deux univers se heurtent, le dedans et le dehors, le je et le monde. Le sujet trouve son équilibre en s'appuyant sur le monde extérieur. Pas besoin de s'imprégner plus à fond du paysage : il s'appuie, il observe, il touche. Entre autres significations, on pourrait y voir le travail difficile et jamais achevé du poète qui essaie de donner forme à son univers en s'appuyant sur le réel.

Jean-Aubert Loranger sur Laurentiana

3 janvier 2007

Pêcheurs de Gaspésie (suite)

J'ai trouvé en fin de semaine l'édition originale de Pêcheurs de Gaspésie. Comme elle est bien illustrée, j'en ai numérisé trois pages.

2 janvier 2007

Pêcheurs de Gaspésie

Marie Le Franc, Pêcheurs de Gaspésie, Montréal, Fides, 1963, 188 p. (1re édition : 1938)

L’essentiel du roman se déroule sur l’île Bonaventure, dans les années 1930, alors que l’ile achève de se dépeupler.

John Bradley et Marie Lauzon sont voisins. Autrefois, Marie a rejeté l’amour de John pour un petit différend. Elle a épousé un autre homme, a quitté l’île, a été malheureuse en ménage, a eu un enfant, Adhémar, et, son mari étant mort, est revenue, désireuse de retrouver John qu’elle n’a jamais cessé d’aimer. Lui, Irlando-jerséien, est resté célibataire, même s’il a élevé deux orphelins, partis pour la ville depuis. John et Marie sont maintenant dans la quarantaine, ils ne peuvent se passer l’un de l’autre, mais leur relation demeure amicale, John restant sur son quant-à-soi.

Cet automne-là, deux étrangers viennent passer l’hiver sur l’île. Il y a un marin naufragé, John le Rouge, et une nouvelle maîtresse d’école très délurée, Florence Letellier. Celle-ci se plaît à séduire les hommes. Elle est hébergée par Marie Lauzon. John Le Rouge, lui, a été sauvé par John Bradley qui l’héberge moyennant quelques services. Les deux hommes sont devenus très amis.

L’hiver vient. Pour passer le temps, on organise des veillées, souvent chez Marie Lauzon. Les deux John courtisent la belle Florence, qui n'a que faire d’eux, elle qui rêve de vivre comme les touristes américains qui envahissent Percé, l’été venu. L’hiver passe et seuls de petits événements viennent animer leur vie : la confection du pont de glace et les visites à Percé, les préparatifs du temps des fêtes, la police montée qui arrête des passeurs d’alcool. L’auteure raconte l’amour secret de Marie pour John, sa peine de voir qu’il court la grande Florence. Elle décrit de l’intérieur l’amour-réticence de John pour Mary. À ceci s'ajoutent des événements sans liens avec l’intrigue principale, par exemple l’aventure de quatre jeunes bootleggers emprisonnés à Percé.

Le printemps revient et les deux « survenants » quittent l’île. Lors d’un voyage en train vers Montréal (le CN organise une excursion à bon prix pour la Saint-Jean), John et Marie se rapprochent. De plus, Adhémar ayant décidé de quitter l’île pour Gaspé, seuls avec eux-mêmes, ils finissent par abattre le dernier mur qui les séparait.

Faut-il y voir un rapprochement entre les deux solitudes? Je ne crois pas. Il me semble que Le Franc n’a pas de telles ambitions. Remarquons toutefois que les Gaspésiens sont fascinés par les touristes américains et qu’ils s’accommodent très bien des Anglais qui vivent avec eux sur l’ile. On ne peut pas dire que la vision des Indiens soit aussi sympathique. Tout compte fait, Le Franc décrit plutôt ce moment charnière dans l’histoire du Québec, amorcé au début du siècle, quand la campagne se vide au profit de la ville. Elle montre l’extrême pauvreté des pêcheurs, leur désir de partir. La ville est perçue comme négative, mais elle est en quelque sorte le passage obligé vers de meilleures conditions de vie. Elle n’a pas cette image de repoussoir, si fréquente dans les romans du terroir. Roman très attachant, ne serait-ce que pour saisir un peu de cette vie qui animait l’île Bonaventure, quand elle était habitée. ****½

ExtraitDans l’extrait qui suit, c’est le curé (adepte de Mussolini) qui parle. Ce curé est devenu saleur parce que ses paroissiens sont incapables de lui payer la dîme.

— Selon vous, M'sieu le Curé, qu'est-ce qu'il faut faire ?
— Le problème dépasse les bonnes volontés individuelles. Le clergé ne peut pas tout entreprendre. Il faudra une réorganisation du pays qui viendra de haut. La Gaspésie, « le paradis des touristes » selon le slogan à la mode. Hé oui, si le tourisme était organisé. Tout manque: pas de journaux pour crier les besoins de la province. Il y a bien une feuille de chou venue d'ailleurs qui circule ici: ce qui s'y trouve de gaspésien ce sont simplement les courriers de paroisses annonçant les mariages et les baptêmes. Pas de petites industries; pas de marchés: il faut recourir à Toronto et aux Provinces Maritimes pour se vêtir et s'alimenter. Le pêcheur lui-même achète tout ce dont il a besoin. Bas, bottines et tricots, chandelle et savon, on ne fabrique plus rien à la maison. Dès qu'il a pris pour cinq piastres de poisson, il court chez le marchand général. Il est content quand il a à souper, et il ne pense pas au déjeuner du lendemain. La pêche se meurt parce que personne ne la protège. Pas de réfrigérateurs pour le hareng sur la côte; pas de train de marée pour les grands centres. La police n'existe pas dans la plus isolée des provinces. La justice prend trop de temps à sévir. On est encore comme des sauvages. Personne n'entend parler de bibliothèques ou de cinéma, de séances récréatives où l'on ressusciterait nos chansons de folklore. Tiens, nous aurions besoin d'un Mussolini ! (p. 185)


Marie Le Franc sur Laurentiana
Hélier fils des bois