1 mai 2012

Jacques et Marie


Napoléon Bourassa, Jacques et Marie. Souvenirs d’un peuple dispersé, Eusèbe Senécal, 1866, 306 pages. (publié d’abord dans la Revue canadienne de juillet 1865 à août 1866)

Dans sa préface, Bourassa explique la genèse de son roman et ses intentions. Lui-même descendant d’Acadiens venus s’établir à Montréal, il a voulu rendre hommage à ces « humbles mais héroïques infortunés » qui ont traversé l’Amérique pour trouver une terre d’exil qui leur convenait : « Le récit que je vais offrir aux lecteurs de la Revue résume les  impressions vagues qui me sont restées de tous ceux que j'ai entendus dans mon enfance sur les Acadiens, et il rappellera le plus fidèlement possible l'existence éphémère d'un peuple que la Providence semblait destiner à une vie nationale plus longue et plus heureuse, tant elle avait mis en lui de foi, d'amour et d'énergie. » Il insiste pour dire que son roman ne doit pas être lu comme une revanche contre l’Anglais oppresseur : « J'ai pris pour sujet de mon livre un événement lugubre, conséquence d'un acte bien mauvais de la politique anglaise ; mais ce n'est pas pour soulever des haines tardives et inutiles dans le cœur de mes lecteurs : à quoi bon ? tous les peuples ne conservent-ils pas dans leurs annales des souvenirs qui rappellent des crimes affreux qu'ils ont expiés, ou dont ils porteront la tache durant les siècles? »

Grand-Pré, 1749. Jacques Hébert (18 ans) et Marie Landry (13 ans), malgré leur différence d’âge, sont amoureux. Devant l’obligation de prêter allégeance à l’Angleterre et la menace de se voir expropriée, la famille Hébert décide de fuir et d’aller s’établir dans la région de Beaubassin, encore territoire français à l’époque. Jacques promet à Marie de revenir au printemps. Les années passent et Jacques ne revient pas. On ne sait même pas s’il est encore vivant.

Nous voici en 1755. Un jeune officier anglais, Georges, courtise Marie depuis deux ans. Celle-ci, toujours amoureuse de Jacques, le tient à distance. Au début de septembre, les événements se précipitent : tous les hommes de plus de 10 ans sont convoqués à l’église de Grand-Pré. La Déportation est commencée. Pour sauver ses parents, Marie vient près de céder aux avances de Georges. Le retour de Jacques, prisonnier des Anglais, la ramène sur le droit chemin du patriotisme. Condamné à mort pour avoir mené une guérilla contre l’armée anglaise, il est sauvé in extremis par des maquisards amis.

L’embarquement sur les bateaux de l’exil commence : les Anglais ne respectent pas la parole donnée, à savoir qu’ils ne sépareraient pas les familles. Le lieutenant Georges, francophile au fond et toujours amoureux de Marie, se révolte. Jacques et ses amis maquisards lancent une action punitive contre les dirigeants anglais, mais épargne Georges.

Quelque temps passe. On retrouve Marie et les Hébert dans la région de Boston. George veille sur eux à distance et organise leur retour en Nouvelle-France. Ils s’installent à Lacadie. Jacques, entre-temps, se comporte en héros lors de la bataille de Sainte-Foy. Sur le champ de bataille, il découvre le lieutenant Georges, blessé à mort : ce dernier lui apprend que Marie et son père doivent être de retour en Nouvelle-France. La guerre finie, plutôt que de s’embarquer pour la France, Jacques prête le serment d’allégeance et se lance à la recherche des siens. Il arrive juste à temps pour assister à la mort de son père. Le roman se termine par son mariage avec Marie.

Le roman de Napoléon Bourassa a beaucoup de qualités : d’abord, l’auteur écrit très bien, quoique son style d’écriture convienne mieux à un essayiste. En fait, il se démarque quand il s’agit d’analyser une situation psychologique, sociale ou militaire. Il ratisse large et bien comme on dit. Cette qualité, malheureusement, est quasiment un défaut quand on écrit un roman. La narration proprement dite des actions, qui touchent nos deux héros, est constamment repoussée pour céder la place à des digressions historiques, certes bien faites, mais lourdes dans un roman. Ces digressions sont trop souvent présentées comme des tableaux figés desquels les personnages principaux sont exclus. On pourrait dire aussi que les éléments dramatiques du roman (l’embarquement de Marie sur le bateau de l’exil, ses retrouvailles avec Jacques à la toute fin) ne sont pas assez exploités. D’un autre côté, ce parti-pris atténue le pathétisme dont l’histoire est porteuse.

C’est un roman historique dans la plus pure tradition : une intrigue amoureuse fictive vient agrémenter une trame historique. L’auteur donne beaucoup de détails sur les accrochages qui ont lieu ici et là entre les Français et les Anglais. Tout cela est un peu difficile à suivre si on ne connait pas très bien l’histoire des Acadiens entre 1749 et 1755. Les Anglais sont présentés sous un jour assez odieux (lire l'extrait). Le patriotisme, le sens de l’honneur demeurent des valeurs qui supplantent le sentiment amoureux, comme c’est le cas dans pareils romans : « Quant au père Landry, il ne variait pas ostensiblement de langage et d'habitudes depuis l'entrée de son jeune hôte dans sa maison : il était toujours affable, également jovial avec lui ; mais quand l'occasion s'en présentait, dans l'absence de l'officier, il ne manquait pas de réciter les deux phrases suivantes qu'il tenait comme des axiomes de ses pères : " Qu'une Française n'a pas le droit d'aliéner le sang de sa race ; et, qu'une fille des champs qui songe à s'élever au-dessus de sa condition est presqu'une fille perdue." »

Émile Achard a présenté une version revue de ce drame (Montréal, Librairie Générale Canadienne, 1944, 4 tomes). Il semblerait qu’il l’ait pour ainsi dire réécrite.

Extrait
Alors commença le triage des jeunes et des vieux. À mesure que les prisonniers franchissaient le seuil du petit temple, les gardes qui se trouvaient au porche séparèrent les enfants d'avec leurs pères, comme le maître d'un troupeau sépare les agneaux qu'il envoie à différents marchés. Les malheureux crurent que c'était tout simplement une mesure d'ordre et de précaution. Winslow leur avait dit que les familles s'en iraient ensemble; ils se fiaient à cette promesse, confiants encore dans la bonne foi de ces hommes qui les avaient si impudemment trompés. Rien ne pouvait détruire la crédulité de ces âmes honnêtes ; elles ne s'habituaient pas à croire qu'on pouvait si souvent mentira un peuple. Ils se séparèrent, donc sans se faire leurs adieux, pensant se rencontrer un instant plus tard, sur le môme vaisseau, avec leurs femmes, leurs mères et leurs filles; et cette idée de se retrouver encore tous ensemble tempérait dans leurs cœurs les angoisses du départ; ces quelques jours de séparation leur avaient fait désirer l'exil qui devait les rendre au moins aux affections de leurs foyers... Ils obéirent tous sans murmurer à ce qu'ils croyaient être les dispositions nécessaires de l'autorité.
Les jeunes gens furent mis à l'avant, distribués par rangs de six, et les vieillards, placés à leur suite, dans le même ordre, attendirent avec calme le signal du colonel pour s'acheminer vers la côte. Tous étaient résignés; il ne s'élevait pas une réclamation du milieu de cette foule ; au contraire, quelques-uns semblaient refléter sur leur figure cet enthousiasme que les martyrs apportaient sur le théâtre de leurs tortures ; beaucoup d'entre eux croyaient véritablement souffrir pour leur foi : à leurs yeux, le serment qu'on avait voulu leur imposer était un acte sacrilège. Mais Butler vint bientôt soulever une tempête dans leurs cœurs pacifiés, en commandant aux jeunes gens de s'avancer seuls du côté des vaisseaux :
— Il faut que vous montiez à bord avant vos parents.
Tous se récrièrent:
— Non, non ! nous ne voulons pas partir sans eux!... Nous ne bougerons pas à moins qu'ils ne nous suivent!... Pourquoi nous séparer ?... Nous sommes prêts à obéir, mais avec eux... Nos parents ! nos parents !...
En même temps ils se retournèrent pour aller se confondre dans les rangs de ceux-ci. Mais ce cri de leurs entrailles avait été prévu, et ils trouvèrent derrière eux une barrière de soldats qu'ils ne purent enfoncer, et devant laquelle ils s'arrêtèrent, protestant toujours avec la même fermeté. Butler cria à ses gens de marcher sur eux et de les pousser à la pointe de leurs armes. Ces hommes n'attendaient qu'un ordre semblable pour satisfaire leur haine. Ils s'élancèrent donc, dirigeant des faisceaux de baïonnettes vers ces poitrines trop pleines d'amour, contre ces bras levés vers le ciel, sans armes, et qui ne demandaient qu'un embrassement paternel! Le sang de ces enfants coula devant leurs mères, devant leurs vieux parents qui leur tendaient aussi les bras, mais qui, voyant pourquoi on les blessait, les prièrent de s'en aller sans eux, sans s'inquiéter d'eux...
Ils furent bien obligés d'obéir; ils n'avaient d'autre alternative que celle de se faire massacrer sous les yeux de ceux qu'ils aimaient. Ils tournèrent la face du côté de la mer et s'avancèrent au mouvement rapide que leur imprimait les armes que les troupiers tenaient toujours fixées sur leurs reins.
Mais bientôt leur marche précipitée se ralentit, on les laissa respirer. On vit que c'était se lasser inutilement que de poursuivre ainsi des gens soumis. Leur acte n'avait pas été une révolte inspirée par la colère, mais le premier mouvement de cœurs qu'on vient de briser: maintenant, dépouillés du dernier bien de leur vie, de la seule consolation qu'ils pouvaient apporter dans leur exil, la société et l'affection de leurs parents, ils ne faisaient entendre aucune menace, aucune imprécation; ils souffraient seulement, beaucoup, mais sans faiblesse, comme des hommes chrétiens savent souffrir. » (p. 244-245)

Lire le roman : Internet archives
Lire l’article de Roger Le Moine, dans le DOLQ

Sur l’Acadie
«Évangéline» dans Essais poétiques

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