Frère Gilles, Les Choses qui s’en vont, Montréal, La Tempérance, 1918, 64 pages.Un autre classique du mouvement « Vieilles choses, vieilles gens », dont Camille Roy fut l’initiateur, Adjutor Rivard le principal défenseur, Conrad Kirouac (frère Marie-Victorin) et Lionel Groulx les auteurs les plus talentueux. Frère Gilles avoue dans sa préface que c’est la lecture du « Vieux hangar » de Roy, en 1915, qui lui a donné l’idée de cette « suite d’articles écrits sans art, en style habitant ». Dans un tout petit livre, modestement édité et illustré, il nous propose cinq « causettes canadiennes » : « Les foins à la petite faulx », « La laiterie », « Le moulin à vent », « Les moulins à farine » et « Le brayage ».
Ce sont des textes très descriptifs, même si l’auteur y insère parfois des personnages, simple procédé narratif qui lui permet de narrer plus aisément ces épisodes de la vie d’autrefois. Dans « Les foins à la petite faulx », il raconte une « journée de foin » : en matinée, les hommes commencent par faucher à la petite faulx, en après-midi entrent en scène les faneurs et les faneuses, vers deux heures on râtelle, vers quatre heures, on engrange quelques « serrées » si le temps le permet. Dans « La laiterie », l’auteur, ayant entendu parler d’une « machine à tirer les vaches », se lancent dans une amusante tirade contre le progrès : « Pauvres vaches! Oui! Pauvres vaches, va! Quoique ce ne soit pas mes affaires ni rien en toute, j’aimerais presque autant les voir tirer… au fusil. » Pour sustenter les « veilleux », à défaut de servir du « sirop de vinaigre » réservé aux grands événements, la dame de la maison leur offrait du lait. L’auteur décrit la laiterie d’autrefois – « elle était blanchie à la chaux le dedans comme le dehors » - et termine en racontant comment on fabriquait le beurre. « Le moulin à vent » est la plus belle réussite du recueil. Frère Gilles raconte, avec une poésie certaine, la disparition de ces moulins qui servaient au battage du grain (voir l’extrait). Comme on ne les mettait en marche qu’à l’hiver, le reste du temps ils servaient de balançoire aux enfants ou recevaient les nids des hirondelles. « Les moulins à farine », eux aussi sont disparus, ce qui a entraîné la disparition du pain de blé au profit du « pain blanc ». L’auteur regrette particulièrement toutes les petites écluses qui recueillaient l’eau qui servaient à faire tourner la grande roue au moment voulu. Enfin, il termine son recueil par une journée de brayage. Plusieurs auteurs ont raconté cette ancienne coutume qui était aussi l’occasion de socialiser.
Ce qu’il manque à ce recueil, ce sont des illustrations, qui d’ailleurs seront ajoutées dans l’édition de 1945. On a un peu de difficulté à distinguer le moulin à vent du moulin à farine (à l’eau). L’auteur est plus intéressant quand il personnalise ses récits, autrement dit quand il met de côté le documentariste et qu’il se met en scène. Comme Adjutor Rivard le faisait, ces tableaux rustiques sont truffés d’expression oubliées. D’ailleurs Frère Gilles croit que ses récits, à défaut d’intéresser les gens, sauront plaire aux « Comité du Parler Français qui prépare notre glossaire ».
Extrait
Autrefois, les bâtisses de la ferme, avec ce bras de moulin en guise de mât, paraissaient, — dans la houle des blés ou amarrées au quai des chemins — des navires à l'ancre ; et ce qui est exquis, des navires qui ne partent jamais. Maintenant, les bâtiments farauds s'écrasent autour de la grange fardée qui a, la plupart du temps — humiliante réminiscence — une girouette : ça vire toujours, ça crie souvent, ça reluit quelquefois et avec tout cela c'est inutile.
Le moulin-à-battre, lui, ne virait pas toujours, ne criait pas souvent et ne reluisait jamais et malgré tout cela, était utile.
[…]
Cette saison de son annuelle activité s'ouvrait dans les premières semaines de l'hiver avec un bon vent de nordais qui, s'il est bien franc, est — entre parenthèse et même sans parenthèse — le vent classique pour écorner les boeufs. Les préparatifs qu'il réclamait n'étaient d'ailleurs ni longs ni compliqués: enfoncer quelques carvelles, resserrer quelques coins, avoir huilé l'arbre de la grand'roue, il était prêt à marcher.
Au premier bon vent, il n'y avait plus qu'à décotter le moulin et alors l'une après l'autre, les fières vergues s'abaissaient, s'inclinaient jusqu'à terre, se relevant sans cesse, mais toujours vaincues par la force impérieuse du vent, tandis qu'à l'intérieur de la grange retentissait un roulement de tonnerre dans une nuée de poussière. Les gerbes montaient sur le pont, pour redescendre dans la grand'passe, en paille assouplie tandis que, dans l'ombre, le grain pleurait ses larmes d'or.
Ordinairement la journée du battage commençait après le train du matin, alors que le vent n'est encore ni régulier ni violent. Sur les dix heures, alors qu'avec le soleil il avait pris de la force, il fallait souvent dévoiler un peu, à moins que le vent lui-même nous eut prévenus; alors on en était quitte pour aller cri les voiles dans les écores du ruisseau sinon plus loin, piquées dans quelque banc de neige. Vers les quatre heures, avec le soleil baissant, le vent perdait de sa violence et comme en hiver la brunante vient vite, on avait autant d'acquêt d'accôter le moulin et d'aller faire le train du soir. (pages 32-36)
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